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Les Mondes Parallèles
n°6
Présentation
Bonjour ! Je me
présente : Sébastien
Clivillé. Prononcez «
Clivillé » comme «
oreiller », s’il vous
plaît, vous serez bien
aimable, merci. Né fin
1971. Normand. Yeux ?
Heu… Plutôt verts.
Profession : veilleur
de nuit. Marié,
enfants et permis
B.
Enfin… Tout ça,
c’était avant, car,
depuis une certaine
journée, je ne sais
plus vraiment qui je
suis exactement…
Quelqu’un, ou quelque
chose, a retourné mon
univers comme un gant
de
vaisselle.
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Suite
n° 6
-
J’ai DEJA un cigare , m’écriai-je.
-
Votre piqûre, Monsieur.
Damien
me présentait une seringue toute préparée
sur un plateau en argent que je renversai
en balançant le contenu de mes poches sur
le bureau de François.
-
Qu’est-ce que c’est que tout ça ?
» demanda mon directeur.
-
Les disques durs de Geoffroy Yquaille,
j’ai le droit d’en faire ce que j’en
veux, n’est-ce pas ? Puisque je suis lui
et qu’il est moi, tout ce qu’il a est à
moi. Non ? Si !
J’espère
seulement qu’il n’a pas pris ma place, avec
sa manie de se défoncer, il serait
capable
de vider mon compte, ce con.
-
J’ai peur de ne pas comprendre… vous avez
pété les plombs, mon vieux, vous êtes
complètement
cintré.
-
Non, François, mais tu m’as fait carrément
flipper avec tes mises en garde. Je me suis
barré de chez moi comme un voleur, enfin,
de chez moi… Bref : moi, je ne veux rien
avoir à faire avec ce type, je n’ai
aucun rapport avec lui, je n’ai pas l’âme
d’un héros et je ne veux pas vivre dans
la peau d’un tox, j’ai pas la carrure. Je
suis certain que tu sauras faire
bon
usage de tout ce matos, non ? T’es devenu
bon en informatique, ou je me goure ?
-
Pas vraiment, mais j’ai des gens qui savent
y faire. Damien ?
-
Monsieur ?
-
Dites moi ce que vous en pensez.
Damien
me considéra sans appétit.
-
J’en pense qu’il est en pleine crise et
qu’il aurait bien besoin d’un fix. Quant
à ceci… dit-il en désignant le fatras étalé
sur le bureau…
-
Non mais Damien, l’interrompis-je, ça va
oui, ho ? Tu sais bien que j’ai toujours
détesté cette merde, non ?
-
Hm, marmonna François. S’il vous plaît,
Damien, rangez-moi tout ça… Geoffroy ? Ça
fait combien de temps que vous vous êtes
sevrés ?
Je
me couvris le visage des mains.
-
Ça fait dix jours... Je suis innocent…
François
s’enfonça dans son grand fauteuil en cuir
de buffle, enfin, de buffle, je ne sais
pas, mais c’était un fauteuil de prix, j’avais
jamais vu un fauteuil de prix de près, mais
celui-là, j’en avais jamais vu de pareil,
enfin, tu vois le topo, un fauteuil en cuir
au prix de ma bagnole (j’ai une Mégane Renault),
il ne peut être que de buffle, non ? Un
beau fauteuil, quoi !
Damien
rangea tout le bazar en un clin d’œil, il
disparut et réapparut d’un seul mouvement.
Je reconnaissais bien là la célérité habituelle
de mon ami de la « vraie vie », efficace
et vigilant. Sauf qu’ici, je lui trouvais
des manières hostiles à mon égard. Mais
j’oubliais toujours que je n’étais pas moi,
et qu’il n ‘était sans doute pas lui non
plus, et à y réfléchir, personne n’était
ce qu’il aurait dû être.
Les
yeux rouges, je fixais les guppies derrière
le chef pendant un bon moment avant que
quelqu’un se décide à parler.
-
Bon, dit François en s’enfonçant pouce
et index dans les yeux.
-
Oui. Bon, répondis-je en écho. Qu’est-ce
qu’on fait, alors ?
-
D’abord, on va essayer de remettre les choses
à leur place.
Reprenons
depuis le début : depuis le match, je n’ai
pas cessé de penser à vous.
Vous
paraissiez complètement paumé, absent, vous
qui êtes si expressif d’habitude…
Et
votre accent, votre terrible accent lorrain,
tous vos « rr », où sont-ils passés ?
-
Je ne suis pas Geffroy Yquaille, je
me tue à te le répéter : je suis de Normandie,
mes
« r », je les étrangle.
-
Oui, je sais, vous êtes Sébastien
Clibidule, et vous venez d’un mode parallèle,
c’est ça ?
-
Tout à fait !
-
C’est entendu. Mais depuis quand exactement
?
Je
lui racontais l’histoire avec force détails,
ma vraie vie près d’Elbeuf, mes petits gosses,
ma chère épouse, des personnes dépendantes
dont je m’occupais, des parties de ping-pong
et de mon jardin potager, je lui donnai
des dates, des noms de présidents de la
République, de mon hobby de scribouilleur,
de son alter ego dans le vrai monde et de
mon amitié avec le vrai Damien qui haussa
le sourcil à l’évocation de cette histoire.
Bref, je dégoisais sans respirer jusqu’au
moment où je m’étais réveillé au pied de
mon lit après mon saut quantique ou mon
envoûtement, je ne savais pas exactement
mais j’avais mes théories.
-
Très bien : ainsi, Geoffroy Yquaille serait
votre nom de plume, arrêtez-moi si je n’ai
pas bien compris, et Sébastien Clivi… lier
?
-
« Yé », comme oreiller, c’est ça,
mon vrai nom.
-
Mon petit Geo… Ah ! je ne sais plus
comment est-ce que je dois vous appeler,
mon vieux !
-
Si tu pouvais seulement éviter le
« mon vieux », j’aime pas trop. Et si tu
pouvais me tutoyer…
-
C’est très compliqué votre histoire. Comprenez
que j’ai plutôt l’impression que vous avez
brûlé un fusible et que vous êtes devenu
complètement cintré. D’un autre côté, vous
êtes tellement convaincant, avec tous vos
détails… Ça ne ressemble pas à de la simulation,
vous n’êtes pas délirant… Ce que vous relatez
semble si authentique ! Damien ?
-
Oui Monsieur ?
-
Qu’en dites-vous ?
-
J’en dis que je n’ai jamais été l’ami
de M. Yquaille, mais j’admets que je ne
le reconnais plus très bien… J’en
dis que je ne sais pas trop quoi en dire.
-
Bien. Passons à ce que vous avez fait depuis
que vous êtes entre guillemets « arrivé
» dans notre beau pays.
-
Ben… D’abord, j’ai purgé le corps
de Geoffroy de l’héroïne…
-
C’est entendu.
-
J’ai aussi viré Aurélie.
-
Et vous vous êtes coupé des scientos,
coupa François, réduisant votre travail
d’enquête à néant, c’est entendu.
-
Je ne savais rien du travail de M.
Yquaille, non plus !
-
Admettons. Et ensuite ?
-
Ensuite, dis-je, je ne sais plus très
bien…
J’ai
beaucoup picolé ! Je me suis baladé dans
Paris, c’est pas joli à voir, d’ailleurs,
et j’ai fini au palais de la Découverte.
-
Au Palais de la Découverte ! Que ne
l’avez vous pas dit plus tôt ?
Comment
a réagi votre contact en vous entendant
délirer de la sorte ?
-
Je ne délire pas !
-
Soit. Mais qu’a t’il dit ?
-
Et je n’ai rencontré personne là-bas,
sinon une bande d’adolescents boutonneux
et un conférencier angoissé…
-
C’était lui !
-
Un sciento ?
-
Un ex. Vous a t’il laissé quelque
chose ?
-
Non. Il aurait dû ? Allait-il m’expliquer
comment rentrer chez moi ?
François
me considéra d’un air accablé ; Damien s’approcha
de lui et lui souffla quelques mots à l’oreille.
« Très bien. » Puis, se tournant vers moi
:
-
Nous avons de la visite. Ces messieurs
des Sections Spécifiques ont quelques questions
à me poser… Je suppose que c’est à votre
sujet : sésame ! Ouvre-toi !
L’aquarium
arrière s’escamota et révéla un vaste bureau
clandestin ; d’un geste, il m’invita à pénétrer
dans l’alcôve ainsi découverte. Là, je m’installai
dans un grand fauteuil, et dès que la séparation
eût-elle retrouvé sa place que je pus observer
dans les moniteurs disposés devant moi d’autres
cloisons coulisser en tous sens : les bureaux
de Huggyhome.net se reconfiguraient en un
vaste open space à l’activité fébrile.
J’avisai
un mini bar bien fourni, et à peine mon
glaçon avait-il fini de résonner au fond
de mon godet de whisky que trois drôles
en imperméables se plantèrent devant François,
les mains dans le dos. Damien s’était figé
dans la même position, en arrière de son
employeur.
Le
chef était celui du milieu ; il tentait
sans cesse de dégager les longues mèches
grisâtres naguère blondasses qui chatouillaient
son nez tordu et son faciès d’alcoolique
chronique. Je tendis l’oreille, car non
seulement les hauts-parleurs ne faisaient
pas le tri entre les bruits parasites, mais
le quidam parlait comme un canard à moustaches
dans ses dents attaquées par les abus tabagiques,
et les mots avaient du mal à franchir sa
barbe graisseuse ; j’en compris tout même
l’essentiel de ses divagations : ils me
cherchaient ; à leur arrivée à mon domicile,
j’avais déjà fait basket. Pourquoi ? On
avait trop longtemps épargné mes écarts,
on avait pris en compte mes efforts de réhabilitation
parce que je m’étais engagé dans ce séminaire
de purification organisé par l’Eglise, on
avait observé ma progression dans le Droit
Chemin… Mais non : il avait fallu que je
décompensasse et que je mette ma coordinatrice
à la porte !
On
me soupçonnait d’avoir accumulé des renseignements
( sur quoi et contre qui ?), car j’avais
emporté les mémoires de mes ordinateurs,
d’être à la solde de l’étranger (lequel
?) et d’avoir l’intention de diffuser de
fausses nouvelles. Le type s’engagea dans
une démonstration délirante, comme quoi
que je préférais l’humanité à la nature,
et que notre but, à moi et à tous les autres
anti-écologistes, c’était de massacrer la
nature et jouir de ses ressources en égoïstes,
après nous le déluge. Les anti-écologistes
voulaient la fin de l’humanité et l’anéantissement
du bonheur, j’étais un fasciste, un nazi,
et mes copains avec ! « C’est un Stalinien
! Stalinien ! Ses reportages hurlent ce
qu’ils ne disent pas ! » qu’il beuglait
! J’étais un de ces centristes snipers démocrates-sociaux
mous de la bite qui tirent sur les forces
de sécurité depuis les toits…
Bref
: il parlait de Geoffroy en mal, et même
il paraissait avoir une dent contre lui,
personnellement. Je compris soudain que
le président Sarcoïde était un despote écologiste
d’un genre tout à fait inédit ; en tant
que Seb, je me sentais mal à l’aise car
j’avais toujours eu la fibre environnementale…
Mais je n’étais pas de cette eau-là : j’avais
effectivement déjà entendu parler de cette
deep ecology, mais je n’avais jamais adhéré
à cette théorie criminelle et farfelue.
Chez nous, ce n’était qu’une poignée d’excités,
ésotériques et fanatiques à souhait. Je
n’avais rien à voir avec ces cons, moi,
je savais à peine que ça existait. Ici,
ils avaient pris le pouvoir.
Tout
à coup, je reconnus ce type, même si je
ne l’avais jamais vu ni en chair ni en numérique
: à son baratin, il s’agissait de l’alter
ego du casse-pieds qui m’avait harcelé pendant
des mois sur mon blog et qui utilisait des
arguments à peu près semblables à celui-ci,
mis à part le fait que le vrai m’accusait
d’être un écolo intégriste du genre de ceux
qui commandaient en ce bas-monde. Je l’identifiais
facilement car la logorrhée qui me tombait
dans les étiquettes avait la même structure,
le même vocabulaire ; seule la cause de
sa colère était inverse, mais quand on est
de mauvaise foi, on peut servir le même
discours pour des arguments contraires ;
ça me rassurait de l’entendre, déblatérer
sur moi, paradoxalement : Geoffroy n’était
certainement pas celui que j'écoutais décrire
; ça m’aurait ennuyé d’être anti-écolo.
Yquaille s’arrangeait sans doute pour dénoncer
les méfaits et les excès de ce régime jusqu'au-boutiste,
sans tomber lui-même dans le démesure.
François,
ferme mais pondéré, me défendait à coups
d’arguments raisonnables. Et puis il ne
pouvait rien dire de moi, ça faisait des
semaines qu’il ne m’avait pas vu. D’après
lui, j’étais parti me reposer en Lorraine
suite à des problèmes personnels. Où, il
n’en savait rien exactement.
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