Suite .............4
La conférence
avait pour cadre un petit amphithéâtre aux chaises de bois dur,
conçues pour empêcher l'assoupissement. Les murs étaient tapissés
de publicités. De toutes façons, je fus fasciné par le spectacle
(parrainé par une marque de soda à base de cola et de coca),
et, même si je l’avais déjà vu, les cheveux en l’air de l’électricité
statique et tout le toutim m’enchantèrent comme au premier jour.
On rappela
que la foudre pouvait frapper une automobile sans que le conducteur
ne subisse de dommages, grâce à un phénomène physique que l’orateur
renonça à expliquer, n’étant pas sûr de la démonstration. Mais
ça marchait à tous les coups, c’était certain : sinon, la machine
à éclairs auraient massacré nombre de cobaye volontaires. Je
zappai un peu les autres explications scientifiques, car je
manquais de sommeil :
j’avais
passé les nuits précédentes à lutter contre les effets du manque,
et je m’embrouillais assez vite parmi les watts et les ampères.
Entre deux démonstrations, car je n’étais pas ici pour m’amuser,
je scrutai le public dans l’espoir d’y repérer un visage connu,
mais en vain : l’assistance était entièrement composée d’adolescents
à l’accent picard et de leurs accompagnateurs.
Les démonstrations
terminées, le guide nous mena jusqu’aux différentes salles qui
présentaient les théories de la physique et de la chimie; j’avoue
que je n’assimilais pas grand chose, épuisé que j’étais. Et
puis surtout, j’avais tellement laissé tomber les sciences que
les équations m’étaient aussi limpides que des hiéroglyphes.
Comme les autres garnements, je tripotais toutes les molettes
et j’appuyais sur tous les boutons qui me tombaient sous la
main en ricanant sans rien comprendre. Les jeunes persiflaient
et le scientifique rougissait au moindre quolibet.
Enfin,
nous passâmes devant le panneau qui touchait à mon sujet, et
je laissai filer la visite. Je tentai de lire les différents
encarts, et je me massais la tête un long moment devant les
images qui décrivaient la théorie de la relativité générale
et les paradoxes de l’espace-temps. J’aurais bien aimé comprendre,
mais c’était bien trop compliqué pour moi, aussi me mis-je en
quête du savant qui nous avait accompagnés ; mais il s’était
évaporé.
Une sonnerie
stridente retentit et une paire de vigiles qui me pria de décamper,
car une nouvelle fournée allait entamer la visite. Comme je
protestai de vouloir finir le tour de toutes les animations,
on me fit savoir que mon temps était passé et qu’ils devaient
rentabiliser le musée en faisant tourner l’effectif des visiteurs.
Je me retrouvais
dehors ; de la neige était tombée, et le froid en embuscade
me mordit au cou. J’aurais dû passer un bonnet et une écharpe,
mais j’étais parti en courant et je n’avais pas pensé à regarder
la météo. De toutes façons, même dans ma vie antérieure, je
ne m’en souciais jamais, convaincu qu’il fallait seulement lever
le nez dehors pour savoir le temps qu’il allait faire.
Je décidai
de rentrer chez moi par le métro. Au moins il y ferait chaud.
Dans les
souterrains, un policier factionnait tous les cinq mètres, jambes
écartés, mains dans le dos. Excessivement pourvus de matraques,
de casse-tête, gourdin et autres bâtons à taper sur la tête,
de bombes lacrymogènes, d’armes de poing, de chiens-loups et
de fusils d’assaut, chacun selon sa spécialité, les flics dévisageaient
chaque passant avec insistance, et contrôlaient les papiers
des faciès les plus suspects. Malgré l’affluence, on pouvait
peut-être compter un uniforme pour chaque dizaine de citoyens
; j’avais l’impression d’arriver à mon conseil de révision.
Je remarquai des caméras de surveillance dans chaque recoin,
et je relevais le col de mon petit blouson.
A la sortie
des tourniquets, des boutiquiers distribuaient des réclames
pour leurs lotions miracles, leurs voyances depuis cinq générations,
ou leurs églises du énième jour, etc. ; des baffles bramaient
les mérites de céréales au sucre et à la graisse, essayant de
couvrir le bruit des publicités qui défilaient sur des écrans
plasma agencés tout au long du quai. Il était environ onze heures
du matin, mais la foule se pressait et je commençais à me sentir
angoissé. Je n’aimais pas la trop grande proximité. Quand j’étais
Sébastien, j’avais quitté Paris pour un lieu-dit de soixante-dix
habitants, loin de la multitude, retiré du monde. Je n’aimais
pas être ici. Le quai rempli à l’excès empestait l’ozone et
le vomi de vin rouge. Les mains dans les poches, je donnais
des coudes à qui me serrait de trop près ; je n’avais pas perdu
le pli. Les regards usagers étaient aussi fuyants que d’habitude.
J’attendais
la rame, devant un distributeur un produit ; sur la machine,
un quidam plaqua sa main sur une surface de verre noire et sélectionna
son produit : quelques flashes scintillèrent sous ses doigts
et une canette tomba dans le réceptacle. Intrigué, j’avançai
à mon tour et je copiai les gestes de l’individu. Mon nom apparut
sur le cadran niché là, et je fis mon choix, un journal. C’était
pratique : plus besoin de carte de crédit !
Je montais
dans la voiture en jouant des épaules, je connaissais la musique.
Je me plaçai entre les places assises, et à la station suivante,
je me jetai à une place libérée avant que mes adversaires ne
réagissent, et je me plongeai dans le canard. C’était le Libé
du jour : on rapportait les promesses des autorités au sujet
d’une baisse de la TVA, on glosait sur les fluctuations de la
bourse, on commentait les OPA en cours, les marges opérationnelles
des biscuitiers, des avionneurs, des cuisinistes... Dans les
pages « société », on détaillait la vie exemplaire du Président
(je reproduis ici la majuscule authentique), en uniforme de
la Marine, et les actions bénéfiques de différents membres du
gouvernement et/ou capitaines d’industrie. On se félicitait
aussi de la reprise des industries de défense et autres marchands
de canons ; la France était engagée dans une guerre en Afrique
de l’Est, pour la défense de ses intérêts et la protection de
ses ressortissants.
On y avait aussi découverts d’immenses gisements
pétroliers. D’après ce que je lisais, notre corps expéditionnaire
comptait une quarantaine de milliers d’hommes, engagés au côté
de l’Empire Du Congo. D’après François G., le patron, enfin,
celui de Geoffroy, je revenais de cette région du monde. Ce
que j’en avais rapporté n’avait pas plu aux autorités. Je dis
je, car enfin, malgré toute ma mauvaise volonté, j’étais deux
en un, un peu moins fort que la Sainte Trinité, au simple niveau
des lessives bicolores, mais costaud quand même. Ça me coûtait
ma position. En fait, ça ne me coûtait pas tant que ça.
En tant
que Sébastien, j’étais veilleur de nuit, j’étais un peu abruti,
je me croyais très malin mais je ne connaissais rien à rien,
et donc, je n’avais aucune idée concrète en ce qui concernait
le métier de M. Yquaille, grand reporter, même si je trouvais
ça très romantique et prestigieux… La décision de François de
me reléguer à la rédaction de petits textes littéraires m’arrangeait
bien, car j’avais une petite expérience en la matière, justement
: mes nuits de surveillant de nuit étaient longues et je les
mettais à profit pour écrire des textes. Je saurais me débrouiller
ainsi. Dans le Libé, on fustigeait aussi, on moquait les beuveries
et autres coucheries des membres de l’opposition, photos à l’appui.
Je changeai
de ligne, et je descendis à la station Strasbourg-Saint-Denis.
A suivre
A bientôt !
Sébastien Clivillé
Alias
Geoffroy Yquaille (ou l’inverse, je ne
sais plus)