Les mondes Parallèles 1

 Les mondes Parallèles 3

 

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   La tannière du Loup

 Photos dans Gif: Bourdin/Le cercle Abstrait/S. Blum...

  Les mondes Parallèles 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

    Les Mondes parallèles 2

     PRESENTATION

    Bonjour ! Je me présente : Sébastien Clivillé. Prononcez « Clivillé » comme « oreiller », s’il vous plaît, vous serez bien aimable, merci. Né fin 1971. Normand. Yeux ? Heu… Plutôt verts. Profession : veilleur de nuit. Marié, enfants et permis B.

    Enfin… Tout ça, c’était avant, car, depuis une certaine journée, je ne sais plus vraiment qui je suis exactement… Quelqu’un, ou quelque chose, a retourné mon univers comme un gant de vaisselle.

     Suite .............2

    Le match était en train de mourir devant la défense de fer présentée par les Etats-Unis. On avait sorti quelques joueurs sur des civières, les canettes volaient bas et allaient finir leur course dans les filets de protection.

    Il fallait que je me résume, parce qu’au milieu des huées de la folie footbalistique, je perdais les pédales. Si j’avais bien compris, j’avais basculé dans une France présidée par un certain Nikolaï Sarcoïde, ancien Ministre d’Etat.

    Ici, c’était un monde parallèle, comme on en voit dans les livres de science-fiction. Sauf qu’ici, c’était la plus stricte réalité ; j’avais beau me retenir de respirer, je devenais tout rouge et je ne me réveillais pas. Si c’était pas une preuve, ça...

    Ça faisait quelques heures que j’étais arrivé dans ce beau pays. Depuis la fin de l’après-midi, exactement : tombé de mon lit, je venais d’échapper à quelqu’un qui me poursuivait en rêve avec un grand couteau, un type sur lequel je savais des choses et qui voulait me faire taire. J’avais sombré dans un gouffre, un grand classique de fin de cauchemar. Sauf que là, quand je m’étais retrouvé sur le parquet, je venais de sortir d’un trou de ver, un de ces passages d’un univers à l’autre qui sont décrits par la théorie quantique. Ma maison à la campagne était devenue un vaste appartement sur les grands boulevards parisiens .

    J’avais changé de nom. Je ne m’appelais plus Sébastien Clivillé, qui est mon véritable nom de naissance, mais Geoffroy Yquaille, qui est un calembour idiot qui ne semblait choquer personne ; ou alors les gens rigolaient dans mon dos sans que je le sache. Les connaissant, les gens, je n’aurais pas été étonné… Les gens sont méchants. Après enquête, je n’étais plus veilleur de nuit, j’étais devenu grand reporter, ce qui avait quand même plus de gueule sur les cartes de visites ; j’avais également publié des bouquins -qu’il faudrait que je me décide à lire ; toujours est-il que je gagnais pas mal de pognon, apparemment. J’avais aussi un peu de notoriété : dans le stade, trois ou quatre types s’étaient figés devant moi avec un air de « j’ai déjà vu ce mec-là quelque part, mais je ne me souviens plus comment qu’il s’appelle ». Certains avaient regardé ailleurs, d’autres m’avaient serré la main, aux lèvres un sourire embarrassé.

    Un drone de sécurité calmait la foule d’un rase-mottes bien senti, mais il n’était pas assez nombreux et récoltait surtout des injures. Les projectiles semblaient le viser précisément.

    Il régnait sur le Parc des Princes une sombre atmosphère de fin des temps sous les regards tragiques et la pluie huileuse. L’arbitre donna le coup de sifflet final et rentra précipitamment au vestiaire. On aurait dit qu’il avait sonné le sauve-qui-peut général : sorti parmi les premiers, je voyais les spectateurs qui se hâtaient vers leurs abris. Je trouvai sur mon portable le numéro d’un taxi et je me mis en attente au bord la route : la populace s’enfuyait hors du stade comme des chats qu’on aurait lancés dans la piscine. Devant la défaite inéluctable de l’équipe nationale, le Président avait déjà quitté les lieux - Une migraine ? depuis un bon moment.

    Sans m’en apercevoir, je montai à l’avant du taxi qui m’avait reconnu -va savoir comment, et, plutôt que de me faire expulser à l’arrière du véhicule, une douce voix féminine me souhaita la bienvenue.

    Je ne vis personne d’autre au volant qu’une console lumineuse qui clignotait impatiemment ; elle me demanda d’attacher ma ceinture et me pria de ne pas fumer – inutile précaution, j’avais envie d’arrêter. Je me sentais triste et absent, et cette merveille de technologie ne me stupéfierait pas –non plus-, quand bien même se serait-elle envolée.

    Les traits inquiets de mes compatriotes m’avaient contaminé, et ma petite famille me manquait déjà.

    Je tapai ma nouvelle adresse sur le clavier du véhicule, et je me vautrai sur la banquette, épuisé. Passer d’un monde à l’autre est très éprouvant, psychiquement. La dispersion des particules, je pense. La belle voix me demanda si je souhaitais écouter une station de radio ou un album de musique en particulier. Je soupirai et je poussai le chauffage à fond. J’avais du mal à me déplier, j’avais des courbatures ; était-ce l’âge avancé du corps de ce M. Yquaille qui me jouait des tours ? Je n’avais que dix ans de moins que moi – je m’embrouillais entre la personnalité de Sébastien et le physique de Geoffroy, et je ne pensais pas que la décrépitude pouvoir déjà m’avoir atteint. Le saut quantique que j’avais effectué plus tôt dans la journée m’avait un peu retourné les molécules.

    Nous nous arrêtâmes dans un embouteillage sur le boulevard de la Chapelle. On entendait des sirènes et les claquements secs des armes à feu. Des policiers en uniformes noirs, casques lourds et fusils d’assaut en bandoulière avançaient en tirailleurs et montaient en ligne. J’ordonnai qu’on baissât la vitre et je demandai des nouvelles à un badaud qui s’enfuyait dans la direction opposée. Il me fut répondu que des rebelles avaient mitraillé une patrouille depuis les toits et que les Sections Spéciales étaient en train de les débusquer.

    Effectivement, quelques minutes plus tard, le bouchon se désagrégea et nous pûmes enfin avancer. Alignés devant une rangée d’ambulances, je vis quelques dépouilles recouvertes de draps blancs et rouges du plus bel effet. Je décidai de ne pas me poser plus de question, que la journée avait déjà été assez difficile comme ça et que je m’intéresserais plus tard à la politique de l’endroit où j’avais échoué. J’avais déjà voyagé dans des pays en guerre et je connaissais la chanson.

    Le taxi s’arrêta au pied de mon immeuble. Avant de me laisser partir, la machine me présenta sa bouche à carte de crédit : je payai de bonne grâce, me rappelant que j’étais un auteur à succès et que j’avais sans doute beaucoup d’argent.

    « - En espérant, M. Yquaille, que vous avez effectué un agréable voyage en notre compagnie, nous vous souhaitons une agréable fin de journée, me susurra le timbre sensuel et métallique de la machine.

    - Salope, répondis-je en constatant qu’elle m’avait débité soixante centimes pour l’album de reggae que j’avais demandé.

    J’ai toujours aimé insulter les machines ; en plus j’avais vraiment les nerfs à vif. J’avais envie de quelque chose, j’étais parcouru de grandes bouffées de dégoût, mais je ne comprenais pas mon état.

    Arrivé à ma porte, mes clefs tombèrent plusieurs fois avant que je ne parvienne à débloquer toutes les serrures. Je jurai contre ce parano qui avait fait monter toutes ces sécurités, et j’en profitai aussi pour engueuler une caméra qui me scrutait avec son air de ne pas y toucher.

    En entrant, je commençai par aller vomir, ça tombait bien, les toilettes étaient juste à ma gauche. Au moins j’avais les points de repère dans mon petit espace privé. Alors je me jetai sur le bar et me servis un verre d’alcool blanc, puis je retournai exactement d’où je venais.

    Ce n’était pas ça dont j’avais besoin.

    Quelle maladie ce maudit journaliste avait-il légué à son corps ? Je n’avais dans le bide qu’une paire de cafés et quelques pop-corn grappillés pendant le match, et, rapidement, ce ne fut plus que de la bile qui me sortit par les naseaux. Bref : j’étais vraiment mal.

    Non seulement ce connard de Geoffroy Yquaille m’avait affublé du plus ridicule des patronymes, mais la peau dont il m’avait pourvu pourrissait d’un mal terrible dont je ne connaissais pas la nature.

    En fourrageant dans la pharmacie -je devais bien avoir un traitement, non ? je découvris des insus et des petites cuillères au cul carbonisé… En fouillant mieux, je trouvai un gros sachet poisseux d’une poudre rosâtre et grumeleuse ; à vue de nez, il y en avait assez pour dix à quinze ans de prison ferme.

    En avais-je connu, dans ma vie de pauvre con normal, des vieux copains tombés dans le piège de la drogue ! Et il fallait que je tombe dans la peau d’un putain de camé ! Je n’y croyais pas : j’étais en manque ! Indigné, je balançai illico toute la came dans les chiots. En observant l’état de mes bras, je dus me rendre à l’évidence : j’étais tombé bien bas... Une chiasse en gestation me tordit les intestins et je continuai mes lamentations en me vidant sur les gogs. Je tremblais pire qu’un vieux diesel, j’ignorais les plaisirs de cette drogue, moi, je n’avais droit qu’à la couenne. En plus d’avoir mal, j’étais absolument furieux.

    Une sonnerie me déchira les tympans. Je compris que tout ce qui était de l’ordre de la sensation m’était devenu un insupportable supplice. Je me précipitai dans la cuisine ; un ragoût en fin de cuisson ? Le bruit strident insista encore une fois, encore plus lancinant, me fauchant par derrière.

    Je réalisai qu’il s’agissait de la sonnette de l’entrée. En me traînant jusqu’à la porte, je lançai un œil malade par le judas : là, debout derrière la porte, une jolie brune pinçait la bouche d’un air impatient que je lui connaissais bien ; elle était identique à mon souvenir. Serrée dans un petit tailleur bien coupé, c’était bien elle : Aurèlie, alias Mélodie. Mon âme damnée. Le petit diable qui m’avait pris par la main pour me faire visiter ce qu’il y avait au-delà du monde des braves gens, vers la débauche et les mauvaises actions. Elle carillonnait de plus en plus impatiemment.

    Pétrifié d’hésitation, je me tâtai : dans ma vie d’avant, j’avais traîné cette fille comme un bagnard son boulet : je l’avais emmenée à Naples dans le quartier de la gare, et nous n’avions vu ni la mer ni le Vésuve : la vie de cette fille s’étirait en un long et inutile martyre toxicomane. J’avais essayé de l’en sortir, mais je n’avais pas été assez costaud ; elle prenait de l’héroïne en injections de façon déraisonnable. J’avais connu avec elle les plus noirs moments de ma vie de Sébastien. J’avais eu toutes les peines du monde à m’en dépêtrer, incapable de jouer le bon saint-bernard jusqu’au bout de l’aventure. Elle avait malgré tout été gentille en m’empêchant de sombrer avec elle. Je l’aimais bien, mais elle avait la sale habitude de commettre toutes sortes d’excès et de provocations.

    Je décidai d’ouvrir : elle avait dans ma vraie vie une certaine expérience en la matière, peut-être allait-elle savoir quoi faire.

    Elle entra comme le Tsunami et je faillis perdre un doigt tant la porte claque fort derrière elle. Elle posa un filet de citrons sur le meuble à chaussure de l’entrée et me regarda, apitoyée :

    « - Qu’est-ce que tu as encore pris ? On a coupé ta merde à la crevette grise, ou bien ?

    - Je suis en manque.

    - C’est pénurie ?

    - Non :  je n’ai jamais eu envie de mourir comme ça.

    - Tu arrêtes, alors ?

    - Si j’ai jamais commencé, oui, j’arrête. Ça sera un sale moment à passer, et puis on recommencera à vivre. »

    Elle me proposa une aide que j’acceptai immédiatement ; elle me confisqua tous mes trousseaux de clefs, elle emporta mes téléphones. J’allais rester enfermé chez moi jusqu’à ce que mon corps retrouve son état normal ; j’avais le plus facile à faire, je n’avais pas à vaincre la dépendance psychologique, je n’avais jamais connu les plaisirs factices de l’héroïne, sans même avoir jamais connu l’extase du shoot, les joies de son rituel : vinaigre, petite cuillère, flamme, bulle d’air, montée, flash…Je pensais comme moi : c’était un piège dans lequel il valait mieux ne pas tomber. Aurélie me fit provision d’aspirines. En revanche, je renonçai à arrêter de fumer.

    On ne peut pas tout avoir.

    Je profiterais de cette semaine de sevrage pour en apprendre plus sur qui j’étais, sur mes amis, mes ennemis, et sur l’univers dans lequel je vivais.

     Ce fut une période éprouvante, et je mis plusieurs semaines à réhabituer ce corps à une vie plus seine. J’étais bien pourri de l’intérieur, tout maigre ; fatigué.

    Ensuite, j’avais pris connaissance de l’environnement de ce drôle de zigue ; la France où j’étais ne ressemblait qu’à mes pires cauchemars : elle était tombée aux mains d’un aventurier qui avait su convaincre la populace qu’il connaissait toutes les solutions à ses problèmes. Des sœurs jumelles, Haine et Peur, nourries à la matrice de leur mère Propagande, l’avaient assis sur le trône suprême. Ça s’appelle une allégorie et ça fait un peu pompeux, mais je n’y pouvais rien et c’était comme ça que ça c’était passé.

    Les banlieusards avaient fait des émeutes, à cause du sentiment d’abandon subi par sa jeunesse. La Saint-sylvestre de cette année-là avait dépassé toutes les espérances de Sarcoïde et de sa meute. La France entière s’était illuminée sous les incendies automobiles, puis la violence avait dépassé le cap des simples destructions, des scènes de guérilla avaient animé les cités. Même à la campagne, les jeunes avaient commis des dégradations et des atteintes aux représentants de la loi. Des flics étaient morts, les émeutiers avaient utilisé des armes de guerre, la répression avait été féroce : tuer, c’est un métier. Le goal-average  des victimes avait tourné à l’avantage de la Force Publique. Depuis, l’état d’urgence n’avait jamais été levé. J’avais lu ça dans les journaux qui traînaient partout chez Geoffroy : on avait envoyé la troupe et les élections avaient été annulées ; j’en étais resté comme deux ronds de flan.

    Je ne voulais surtout pas rester ici : apparemment, Geoffroy Yquaille, reporter renommé chez huggyhome.net, le plus grand site Internet de France, était dans le collimateur. Il avait une vie de merde. Moi, je me demandais qui contacter pour pouvoir rentrer chez moi ? Un scientifique ? Un druide ? Un sourcier, ou une fée, peut-être ?

    Pour l’instant, c’était une ancienne ennemie intime qui s’occupait de me fournir des repas pendant tout le temps où je me tenais enfermé chez moi. Une fille que j’avais connue sous le pire des jours dans la vraie vie. Quand elle venait, j’étais incapable de lui tourner le dos, malgré sa personnalité différente ici-bas, je n’avais pas confiance. Pourtant, apparemment, c’était une bonne amie de Geoffroy Yquaille ; elle lui apportait des citrons, mais elle était toujours prête à le soutenir. Une bonne âme.

    J’avais toujours évité avec soin de l’appeler par son prénom, je ne lui posai jamais de question sur elle.

    Il faut bien comprendre où j’en étais. Je n’étais pas Geoffroy Yquaille. Pas du tout. Peut importe qui était ce triste sire, s’il était camé, aventurier, surveillé : je n’étais pas Geoffroy Yquaille. Point. Mettez-vous ça dans le crâne. J’étais, je suis et je serai toujours Sébastien Clivillé (prononcez comme ouvrier, vous serez gentil, merci), même dans un corps qui n’était pas le mien. Je devais vivre un temps dans cette peau-là. Je m’y étais résigné ; mais, comme le poilu blessé qui attend l’infirmier qui sera arrivé jusqu’à lui sans se faire tuer, j’attendais l’événement qui me ramènerait chez moi, dans ma petite maison ; dans ma vie bien réglée et  paisible…

    A suivre

     

    A bientôt !

    Sébastien Clivillé

    Alias

    Geoffroy Yquaille (ou l’inverse, je ne sais plus)

     

        Vous avez aimé, ou pas,  vous avez des questions ?

    Alors laissez lui un mot, je pense qu'il appréciera.

     

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