Voici quelques années, Tom Waits s’est inspiré
du roman de Lewis Carroll pour écrire l’album
qu’il a intitulé Alice. Cette histoire, en
toute humilité, s’est nourrie de sa musique et
de ses vues…
En hommage à ce fabuleux poète qu’est Monsieur
Waits.
Alice avait toujours su qu’elle ne pourrait
aimer qu’un musicien. Les peintres ou les
poètes ne sont que des mystiques instables,
incapables de lier physiquement l’œuvre à la
chair. L’ambition du poète est de rendre
immortel l’éphémère.
Celle du peintre d’asservir aux dimensions
humaines les lignes du réel.
Le musicien sait servir Dieu et l’Homme, unir
dans un même souffle les deux
éternités.
Alice était mystique.
Elle ne pourrait aimer qu’un
musicien.
Elle avait rencontré Tom par
inadvertance.
Il s’était engouffré un jour dans la brasserie
du faubourg où elle prenait son café du matin,
trempé, et elle avait à peine posé sur son
profil d’acier un œil distrait avant de
replonger dans sa lecture en souriant. Elle
disposait dans la brasserie de son coin
d’ombre à elle, que la patronne préservait
jalousement des importuns, à l’heure où elle
venait, en déposant sur la table les paniers
de nappes qu’elle montait au repassage quand
Alice s’installait pour son
café.
Très noir, très fort, sans
sucre.
Et selon la lecture du jour, le café prenait
une sous saveur particulière, de Vian bohême,
d’Hugo grandiloquent, d’immensément Whitman,
d’Eshelman, ou de Corman.
La poésie de chacun, toujours relue, toujours
semblable et toujours différente, enrichie de
l’odeur du café, du bruit des voix autour, et
de l’humeur d’Alice.
Ce matin justement, c’était Whitman encore.
Elle n’en avait pris qu’un, très court, l’un
de ses préférés. L’un de ceux qui contiennent
en eux tous les autres.
STRANGER! If you, passing, meet me, and desire
to speak to me, why should you not speak to
me?
And why should I not speak to you?
(1)
(1)Etranger ! Si,en passant, tu me
rencontres, et désires me parler, pourquoi
devrais tu ne pas me parler
?
Et pourquoi devrais-je ne pas te parler
?
Autres temps, autres moeurs. L’Amérique de
Whitman n’était pas celle de George Bush,
pensa Alice en jetant un coup d’œil aux titres
de Libé. Où peut-être que si. Peut-être qu’il
y avait toujours eu deux Amériques, celle des
businessmen et celle des poètes. Peut-être
qu’on pouvait donner deux réponses à Whitman,
en forme de pourquoi, ou de pourquoi
pas.
Quand son regard perdu dans le vague se
focalisa de nouveau sur la table, elle vit la
seconde tasse de café, et au-dessus, les yeux
gris de Tom qui s’était passé de permission
pour s’asseoir. Il lisait à l’envers le
poème.
- Whitman ?
Quand on pense aux américains… Celui là avait
un accent à couper au couteau.
- Non, Molière. C’est extrait des
Fâcheux.
- Molière ? Jamais entendu parler. Qu’est-ce
que c’est qu’un fâcheux ?
- Un importun, quelqu’un qui dérange, ou qui
ne connaît pas Molière.
- Un auteur français je suppose. Pardonnez mon
ignorance. J’aime Whitman moi aussi, mais je
connais mal la littérature française. Un ami à
vous ce Molière ?
- Pas personnellement, disons qu’il fait
encore rire le troisième âge, et brisons là,
j’aimerais finir mon café
tranquille.
- Brisons là ?
- C’est une façon courtoise quoi qu’obsolète,
de signifier aux fâcheux qu’on souhaiterait
les voir ailleurs.
- C’est surprenant, cette fin de non recevoir
chez une française qui lit ce poème de
Whitman, et en anglais.
- La poésie ne supporte pas la traduction, ni
l’à peu près. Vous avez d’autres
remarques ?
- Je ne voudrais pas être
désagréable…
Il avait ramené sa tasse au comptoir et
ramassé un large étui noir au passage avant de
regagner la rue.
Ce devait être un saxo. Ténor à voir la taille
de la boite. L’un de ces saxos rutilants de
graves qui vous renvoient en monnaie d’or
l’image déstructurée du bonheur qu’on a à les
entendre.
Elle recommença à lire le poème à
mi-voix.
STRANGER! If you, passing, meet me, and desire
to speak to me, why should you not speak to
me?
And why should I not speak to
you?
Parce que la plupart des strangers sont des
fâcheux, voilà pourquoi.
Elle enfouit la feuille dans sa poche, salua
la patronne et partit en soupirant. La récré
était finie, et il n’y aurait plus de poésie
avant le lendemain.
Elle passerait sa journée sur la traduction
insipide de technicité d’un manuel qualité
pour une fonderie. Beurk.
Le lendemain matin, la patronne avait déposé
sur la table, avec le café, une enveloppe
cachetée. Elle la désigna du menton à
Alice.
- Pour toi, c’est le type d’hier qui l’a
laissée à l’ouverture.
C’était une place de concert. Du Jazz, du
Blues, avec un programme digne de la Nouvelle
Orléans. Et un poème de Whitman.
ONLY themselves understand themselves, and the
like of themselves,
As Souls only understand Souls.
(2)
(2) Ils se comprennent, seuls, et ceux qui
leur ressemblent,
Comme seules les âmes comprennent les
âmes.
Cette traduction est d’une incurie sans
égale, mais l’auteur n’en trouve pas de
meilleure.
Proprement calligraphié, sans aucune autre
annotation.
Encore l’un de ces romantiques à la mords moi
le mormon qui draguent à la communion des
esprits.
Ce poème là était bien la preuve que la poésie
ne supporte pas la traduction. Sa beauté
était toute dans sa forme, dans les
ressources inespérées de la
grammaire.
Alice cala la feuille entre les pages des Cent
Sonnets qu’elle avait emportés ce matin. Elle
irait, pour la musique of
course.
Ils étaient vraiment bons, du blues, du jazz,
juste comme elle aimait, avec des basses
bien carrées et le reste multifrijobard. Elle
s’était installée à une petite table ronde
dans un angle.
Il l’avait rejointe à l’entracte. Il n’était
pas américain, mais suédois. Saxophoniste
professionnel, il avait…
- Trente cinq ans.
- Suédois d’où ?
- Suédois des environs de
Stockholm.
Alice avait arrêté là ses questions. Il avait
pris le relais.
- Vous avez lu le poème ?
Elle l’avait lu.
- Et ?
Pas question de franchise. Si elle
jouait son jeu, elle ne saurait jamais ce
qu’il avait vraiment dans les
tripes.
- Ce poème ne vaut rien d’autre qu’un prix
d’excellence en grammaire. L’humour en est
exclu.
La voix de Tom s’était faite presque
rauque.
- « comme les seules les Ames comprennent les
Ames »
- Vous avez tout compris, grandiloquent et
grotesque.
Il avait repris son verre, et fixait avec
attention le glaçon.
- La fille qui patine sur le glaçon de mon
verre est plus humaine que vous.
- La fille qui patine sur le glaçon de votre
verre est plus imaginaire que moi. Vous êtes
cinglé. Vous pourriez raconter une histoire
cohérente?
Il avait souri. Cohérente. Oui.
- Je suis né le trois septembre 1967, à cinq
heures de l’après midi, en plein centre de
Stockholm.
Il l’avait laissée méduser tout à son aise en
regardant de nouveau la fille dans son
verre.
Légèrement exaspérée, elle avait claqué des
doigts.
- Et ?
- Et rien, vous m’avez demandé une histoire
cohérente. Celle là est en outre très drôle,
et exempte de grandiloquence.
Il n’y avait personne dans son verre à
elle.
- Vous m’expliquez ?
- Jusqu’au trois septembre 1967, on a roulé à
gauche en Suède. Ce dimanche là, à cinq heures
de l’après midi, on a arrêté la circulation
partout dans le pays, et les conducteurs ont
changé leur voiture de côté. Sur les
nationales et les petites routes, la manœuvre
a été relativement aisée, et les gens sont
repartis assez rapidement en riant le plus
souvent. Mais mes parents en route pour la
maternité se sont trouvés coincés dans une rue
étroite et très fréquentée. Le temps qu’on
effectue le changement de sens, ma mère avait
accouché dans la voiture au milieu d’un
concert de klaxons.
- C’est ce que vous appelez une histoire
cohérente ?
Il avait replongé son regard dans le verre sur
le glaçon qui rétrécissait.
- Elle envoie un S.O.S
- Qu’elle crève. Ca a eu une incidence
sérieuse sur votre vie ?
- Quoi donc ?
- L’inversion du sens
de la circulation.
- Evidemment, puisque vous m’avez demandé une
histoire cohérente. Je suis un gaucher
contrarié, pas facile pour un
musicien.
Il avait avalé d’un trait le fond de son verre
avec ce qui restait de glaçon.
Alice l’avait regardé faire avec effarement.
Il avait bu la patineuse.
- Ne me regardez pas comme ça, elle était
condamnée à se noyer dans du whisky
glacé.
C’était la fin de l’entracte, il était reparti
jouer.
Le surlendemain, une nouvelle enveloppe
l’attendait avec son café.
We’re all part of what’s going on to have gone
(3).
Il n’avait pas respecté les scissions. N’en
avait fait qu’une phrase, rendant évidents
l’articulation et la beauté purement
grammaticale encore une fois du texte qu’il
avait choisi, le triomphe de la simplicité. Il
n’avait pas noté l’auteur. Elle paria sur Cid
Corman. Bien son style, la vérité lapidaire,
plus ramassée sur elle-même qu’une citation
latine, et qui ne laisse aucune place au
doute, ou à l’analyse.
Il avait écrit autre chose au dos de la
feuille.
Will ours only be a past infinitive
one?
Le lien entre les deux phrases s’imposait. Ce
Tom demandait il quelque chose avec son point
d’interrogation ?
Elle avait au moins deux, voire trois
certitudes. Ce type était calé en grammaire et
en musique, mais elle avait toujours pensé que
la grammaire et la musique se ressemblaient
beaucoup. La même essence divine sans doute.
Il était cinglé. Il connaissait bien la poésie
moderne. Il était gaucher. Quatre certitudes.
C’était un bon chiffre. Trop peu cependant
pour décider entre un may Tom ou un might have
been (4).
Elle haussa les épaules, sortit son recueil du
jour, l’ouvrit au hasard.
L’aube naît, et ta porte est
close
Ma belle, pourquoi sommeiller ?
A l’heure où s’éveille la rose
Ne vas-tu pas te réveiller ?
O ma charmante,
Ecoute ici
(3)
Nous faisons tous partie d’un présent qui
s’achemine vers le passé. Encore une fois, une
traduction « poétique » s’avère impossible
(pour l’auteur).
(4) Un peut être Tom, ou un aurait pu
être.
L’amant qui chante
Et pleure aussi.
Hugo Grandiloquent.
Décidément.
Elle avait fini son café dans une grimace. Il
est des jours où la poésie elle-même vous
trahit, vous rappelle que vous avez trente
ans, et qu’à trente ans les flamandes ont déjà
bon houblon qui pousse dans le pré. Alice à
trente ans n’avait que des désirs et des
contradictions, et le savait. L’eût elle
ignoré qu’Hugo se fut chargé de lui ouvrir les
yeux.
A trop viser l’idéal, à trop refuser l’à peu
près dans sa vie, elle s’enterrait chaque jour
un peu plus entre les pages de ses livres. Le
seul pays du monde qui ne donne pas dans la
demi mesure, le seul pays du monde où le
désespoir égale en perfection le
bonheur.
Le pays de la Polésie, du sourire dans le
vague. Le pays où elle ne risquait pas
de se casser les dents sur les marches du
rêve, de voir le prince charmant l’abandonner
dans le donjon à la fin du chapitre I pour
courir sus à ses dragons modernes, à ses
croisades de fin de siècle en l’assurant de
son amour – de loin.
What were you expecting?
Is there anything more than this ?
(5)
(5) Qu’attendais tu ? Y a-t-il quoi que ce
soit de plus que ça ?
Quoi que ce soit de plus qu’un pile ou
face.
Etait il sensé d’attendre plus d’une certitude
?
Celui là aussi était de Corman. Le roi du pavé
dans la mare. Elle attendait trop sans doute,
plus qu’il n’était possible
d’avoir.
Alice ramassa son sac. Elle ne se sentait pas
de taille à patiner dans les verres. Trop de
buveurs inconséquents. Un euro combien le café
déjà ?
Encore une journée à se traîner, à consulter
des dictionnaires techniques, les mêmes termes
sans cesse revérifiés, sans cesse oubliés
sitôt que vus. Aucun imprévu dans le texte,
aucune envolée lyrique sur les techniques de
contrôle, nulle dithyrambique description des
entrepôts, pas la moindre trace olfactive du
labeur ouvrier…
Et il fallait également penser à la traduction
du mode d’emploi de
télécommande.
Nausée, thé. Elle reprit le poème de Corman
dans son sac.
La poésie ne supporte pas la
traduction.
Et pourtant, s’il fallait essayer, s’il était
vital d’essayer…
Alice s’attela à la tâche, oubliant l’heure et
les marchands de métaux.
We’re all part of what’s going on to have
gone.
Impossible.
A se bouffer les doigts de frustration.
Incompatibilité majeure entre deux structures.
Ca n’arrive que dans les cas extrêmes. Quand
c’est extrêmement réussi.
On peut bien sûr en dégager le sens, mais pour
quoi faire ? Sans la musique des mots, le sens
perd sa magie. « Nous faisons tous partie d’un
présent qui s’achemine vers le passé » Aussi
imbécile qu’une poupée russe sans ses
copines.
Avec un tout petit poil de cynisme, et juste
le sens, on pourrait même croire que c’est
l’œuvre d’un artiste de
variétés.
Et pourtant c’est une œuvre d’art. Mais allez
décrire les langueurs de la Vénus Callipyge à
un puceau aveugle.
Impossible.
Retour au manuel qualité.
Mais au fait, et la question au verso
?
Will ours only be a past infinitive
one?
Ne serons nous qu’un infinitif passé
?
Elle se rappelle sa musique. Ses musiques. Un
kaléidoscope de touche l’épiderme et boxe
l’estomac.
Se remet au travail. Fouille dans sa poche, en
sort une pièce qui voltige avant de s’arrêter
pile sur le tapis.
Pile, c’était patins à glace.
Marie Rennard.
Vous avez aimé, ou pas, vous avez des
questions ?
Alors laissez lui un mot, je pense qu'elle
appréciera
.