Marie Rennard, titulaire d’une licence de langues étrangères, décide après quelques années d’enseignement de découvrir pour un temps indéterminé les ineffables joies domestiques de la vie de mère au foyer.

    Récemment reconvertie dans la comptabilité par nécessité alimentaire, elle délaisse quelquefois époux, enfants et travail pour coiffer dans sa cuisine un entonnoir orange de taille XL, destiné à la fois à stimuler le neurone à histoires et à prévenir l’entourage que môman n’est pas disponible pour l’instant.

                                      

 

       

 

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      Comme pour la plupart des nouveaux auteurs présents  sur ce site, j'ai demandé une petite présentation officielle (voir  ci dessus) mais également une présentation plus personnelle, plus intime...Marie a eu la gentillesse de jouer le jeu pour notre plus grand plaisir. FG

      Me présenter un peu…

    Se présente-t-on avec honnêteté quand on se présente seul ?

    Maman me dit entêtée, mes amis me disent capricieuse, mon époux me dit gonflante, mes amants (mais non, je m’égare là), mes enfants me disent de me taire…

    Toute la nuance est pourtant dans le choix des adjectifs. Je ne suis pas entêtée mais opiniâtre, pas capricieuse mais fantaisiste, pas gonflante mais insistante, quand aux enfants, depuis quand les générations (provisoirement) soumises à la férule de l’Education Nationale discernent-elles les adjectifs ?

    Quand je ne travaille pas, je lis.

    De Vian à Desproges, de Molière à Ionesco, de Zola à Irving, Garcia Marquez, Sepulveda, Montaigne ou Nodier, Asimov ou Barjavel, Pagnol ou Prévert, sans particulier discernement, je peux même me rabattre sur le dos de la boite de sel s’il n’y a rien d’autre. Seule exception, je ne lis jamais, jamais, le Figaro, s’il n’est signé de la plume de Beaumarchais.

    Quand je ne lis pas, je fais le repassage pour ma famille nombreuse en écoutant de la musique, avec une prédilection particulière pour Brassens, Dutronc, Tom Waits, Thiéfaine et Offenbach, dont les textes me font souvent brûler de rire

    Quand je ne repasse pas, je gribouille des histoires, courtes parce que je suis paresseuse, et de préférence optimistes et amorales, parce que c’est comme ça que je les aime, ou bien j’assouvis mon goût pour l’errance dans les dictionnaires anciens ou récents, pourvu qu’ils soient pleins de mots…

    J’ai publié ici et là quelques nouvelles, des poèmes en anglais…

    Voilà, vous savez tout, ou presque.

    Le webmaster de ce site, lui, en m’ouvrant ses portes, m’a gentiment qualifiée de tendre et râpeuse à la fois, mais je lui laisse l’entière responsabilité du choix des auteurs et des adjectifs, et il a l’air de les connaître bien, le bougre

          Whatever blues…

         

    « A : noir  E : blanc  I : rouge  U : vert  O : bleu

    Je dirai quelque jour vos naissances latentes… »

    Celle là est de Rimbaud

    C’est tellement beau cette phrase :

    « Je dirai quelque jour vos naissances latentes »

    …..

    « Celle là avait les yeux bleus, de ces yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute l’espérance, tout le bonheur du monde ! »

    Moi aussi j’ai les yeux bleus.

    Maupassant ?

    Oui, c’est bien ça, dans une nouvelle je crois.

    ……

    « Il fait bleu il fait bon

    Il fait aujourd’hui

    Il fait bon il fait bleu

    Et je suis née juste aujourd’hui

    Si vous voulez savoir mon nom

    Mon nom est Iris bleu… »

    Claudel, j’en suis sûre, c’est une de celles que je préfère.

    ……

    « Mon grand père avait pour cuisinière un cordon bleu qui n’ayant jamais affaire qu’à des palais d’une expérience et d’un discernement consommés, mettait un amour propre immense à les contenter. »

    Et George Sand,

    Etonnant que celle là me revienne, je n’ai qu’un goût modéré pour la littérature rurale.

    ……

    - « Si mademoiselle le bas bleu, au fond de la classe, est disposée à répéter le théorème que je viens d’énoncer… »

    Bas bleu : femme qui a des prétentions littéraires.

    Ce prof de maths à du vocabulaire. C’est rare chez cette engeance de blanc-bec. En général, ils ne sont même pas fichus de faire un accord de participe passé.

    « Vous n’avez pas travaillés »

    Voilà ce que le crétin lapidaire au carré, torché aux pages des dictionnaires, a noté au dessous de mon ultime zéro l’an dernier.

    Et il faut  que je subisse encore les errements arithmétiques d’un nouvel acharné comptable.

    C’est bizarre tout de même. On est toujours en panne de profs d’Anglais ou d’Allemand ; je n’ai pas pu choisir le Russe ou l’Arabe en troisième langue, en Seconde, faute d’enseignant, mais les profs de maths, on en trouve toujours assez.

    « Il en reste assez pour moi, mon cœur,

    Il en reste assez. »

    Et voilà, trois mots anodins, et je repars dans mes rêves bleus, mes rêves de poésie et de chaleur d’été, des rêves de bleus subtils aux parfums de lilas.

    Le prof de maths insiste, Hannibal moderne, fonce à travers la rangée de tables sur son éléphant gris. C’est marrant que j’arrive à voir l’éléphant. Je souris, je connais la parade. Je pousse un peu ma table sur sa trajectoire, et emporté par son élan il se cogne le genou sur le crochet de mon pupitre. Je parie qu’il s’est fait un bleu.

    C’est toujours comme ça. Quand mon prof de français me donne un nouveau thème à porter aux nues sur des phrases, mon cerveau se branche dessus et ne retrouve une quelconque autonomie de vol préméditée, délibérée, que lorsque j’ai planté le point final. Jusque là, je ne m’appartiens plus.

    Hier, il m’a suggéré de travailler sur un adjectif de mon choix. D’en faire toute une histoire.

    Je suis sortie de son bureau sans entendre la fin, j’étais déjà partie.

    Il a l’habitude de mes absences soudaines. Il en sourit. Dit que j’ai l’âge des bleus au cœur, des coups de blues.

    C’est à cause de ça que j’ai choisi cet adjectif là.

    Mais il faut d’abord que je me souvienne, que je me rappelle comment d’autres l’ont employé.

    Il n’y a pas de mot mineur.

    J’aurais pu choisir un adjectif  sesquipedalia, long d’un pied et demi, un pied deux triques. Mais c’eût été à la fois bien trop facile et réducteur.

    J’aurais pu choisir vermiforme, tentaculaire ou clabaudant, avunculaire ou rédhibitoire.

    C’étaient des adjectifs fermés. Intéressants, mais fermés.  Quoi que tentaculaire… sûrement plus intéressant que fermé.

    Bon, de toutes manières, j’ai choisi bleu, c’est un adjectif dans lequel on peut écrire l’histoire d’une vie, l’histoire d’un monde.

    Boris Vian a bien écrit l’herbe rouge. Il a d’ailleurs chanté de très belles choses dedans.

    Je me souviens encore de son discours sur la passion.

    « Pour qu’il y ait passion, il faut que l’union soit brutale, que l’un des corps soit très avide de ce dont il est privé et que l’autre possède en très grande quantité ».

    Et justement, le rouge est l’adjectif, le substantif de la passion. Des émotions qui coulent dans les flots de sang.

    Le prof de maths a fait demi tour. Son attaque n’était qu’une feinte destinée à asseoir sur moi la peur de ses géométries, la force inébranlable de ses démonstrations, l’inéluctable rigueur de ses logiques,

    Puériles,

    Stériles,

    Inutiles

    Imbéciles.

    Halte là ma fille, tu te laisses distraire de ta mission encore une fois.

    Tu étais en train de fouiller ta mémoire pour y retrouver des nuances de bleu. Tu en étais à Boris Vian.

    Il a bien dû écrire lui aussi quelque chose de bleu. Dans ses poèmes…

    Ha, ça m’agace quand je ne me souviens pas.

    Ca finissait par « je veux une vie en forme de toi… »

    Voilà, ça me revient..

    « Je veux une vie en forme de toi

    Et je l’ai, mais ça ne me suffit pas

    Je ne suis jamais content »

    Où était le bleu dans tout ça ?

    - « Mademoiselle le bas bleu peut-elle donner la solution ? »

    C’est qu’il commence à m’énerver celui-là. On est qu’au mois d’Octobre et il m’empoisonne l’existence depuis déjà au moins six mois.

    Ignore-t-il encore qu’une solution vous démolit plus que n’importe quelle incertitude ?

    Ca aussi c’était dans l’herbe rouge. Mais si je le lui dis, je suis encore bonne pour une convocation en règle chez le directeur qui ne supporte plus guère mon assiduité à le fréquenter. De toutes façons, à quoi bon disserter de l’incertitude avec un prof de maths ?

    Ha, c’était ça,

    « Je veux une vie en forme d’arête

    Sur une assiette bleue »

    Là j’ai assez fouillé les pages des autres je crois.

    J’ai du Rimbaud, du Claudel, du Maupassant, du Vian, du Sand,

    Tant de bleus différents.

    Je peux tailler mon bleu à moi et l’écrire. Il faut que je fasse bien attention à la nuance.

    Bleu turquoise et îles Fidji, bleu marine et militaire, bleu myosotis et poésie, bleu édredon, bleu mirliton ?

    Mince, je n’ai pas le temps de commencer à l’écrire maintenant. La cloche vient de me libérer des tyrannies barbares. C’est l’heure de la récré. Je fouille ma poche. C’est amusant, c’est une récré bleu Milky-way.

    Après le cours d’anglais j’irai au Bar des Quat-z-amis.

    Je m’assiérai sur la banquette du fond, et j’écrirai mon histoire de bleu. Une histoire d’Europe, de bleu semé d’étoiles, de voie lactée et d’eau qui dort. J’y mettrai même un poisson mort, une violette, un renard bleu, un Christ qui mord…

    Ou peut être un Christ mort et un poisson qui mord. Ca dépendra de mes espérances mystiques ou piscicoles du moment. On pourrait faire plein de trucs drôles avec le Christ et les poissons, mais aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas l’esprit à la gaudriole. Je pense plutôt à des choses sérieuses.

    J’ai sorti mon carnet de mon sac pour jeter mes bleus en vrac dedans avant d’en oublier.

    J’y mettrai aussi un zeste de bleu pissenlit, avec des dents de lion au bord.

    Des enfants qui n’ont jamais vu le bleu des glaces du Nord,

    Un peu de ciel, un Picasso, de la lavande et des faïences, du cobalt et un palsambleu, des odeurs d’algues et d’iode.

    Et

    Je n’ai pas pu gagner le Bar des Quat-z-amis.

    J’étais perdue dans mes pensées, je n’ai pas vu le bus du ramassage scolaire qui passait en hurlant sa joie. Il a fauché la mienne.

    Tu parles d’une histoire bleue.

    Je baigne dans une mare de rouge, avec des gens qui gesticulent autour. Tiens, il y a même cet abruti de prof de maths. Quelqu’un me tient la tête. Je reconnais ses mains, c’est mon prof de français. Il mélange des larmes à mon sang.

    C’est stupide, je me suis trompée de couleur.

    Le bus était vert.

    Qu’est-ce que je peux me rappeler de vert avant de partir ?

    Vite, je sens que je n’aurai pas le temps de piller la bibliothèque…

    Bien sûr, Rimbaud

    « A : noir E : blanc I : rouge U : vert

    Je dirai quelque jour vos naissances latentes »

    C’est tellement beau cette phrase.

    Et les raisins de La Fontaine,

    « Trop verts, et bons pour les goujats », j’y aurais bien goûté pourtant,

    L’absinthe des poètes,

    Et celle là de Giono, la dernière je sens :

    « La nuit sera bientôt là ; le ciel est vert, les nues légères, tout à l’heure rosées, bleuissent doucement… »

       

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