Denis Julin   

 

        Denis Julin

            

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            Le Bar de L'Eden par Denis Julin

    - Patron! Hé, patron!

    L’homme faisait de grands gestes, main tendue. Entre ses doigts un verre vide dans lequel tintaient deux glaçons agonisants attendait la recharge. Derrière le comptoir en zinc épais, le barman en livrée blanche et noire déposa délicatement le verre qu’il était en train d’essuyer sur un napperon ajouré puis s’approcha de son client.

    - Patron, donnes–moi en un autre !

    Le barman cueillit le verre entre ses doigts fins, couleur de lait. D’un geste professionnel, il fit sauter deux glaçons vierges hors de leur gangue glacée et les précipita dans le gobelet transparent. Une tombée de grenadine, deux doigts de blanc d’Espagne et une larme de citron plus tard, il reposa le tout sur un dessous de verre cartonné vantant les mérites d’une boisson sucrée à l’orange. L’homme fixa la boisson, un léger sourire aux lèvres :

    - Tu ne mets pas les glaçons après, demanda-t-il ? Ce serait plus facile pour mélanger.

    Sans relever la remarque, le barman enserra le récipient entre ses deux mains blêmes. Le liquide fut parcouru de vibrations rapides. Le rouge de la grenadine se rua sur le blanc, accrochant au passage le jaune citron, les entraînant dans une sarabande frénétique.

    - Cela vous va comme ça ? demanda le barman d’un ton ironique en reposant sur le carré de carton le liquide désormais unifié.

    L’homme fit une grimace en guise d’acceptation. Il goûta le breuvage, frais à souhait.

    - Ce bon vieux Cohair est toujours aussi ronchon, mais il a le coup de patte pour les cocktails, ça c’est sûr ! pensa-t-il tout en laissant son regard errer sur la pièce  déserte. Il était le premier, comme d’habitude… Dans une heure, l’endroit retentirait de cris, de rires, de paroles véhémentes, autant de sons disparates meublant l’espace restreint de cette salle sombre, à peine éclairée par quelques spots enchâssés dans le plafond noir, telle une procession d’étoiles éternelles… Il était le premier, rite immuable, quotidiennement réitéré. Il mettait d’ailleurs un point d’honneur à être le premier en tout, surtout en affaires. Quand ses confrères remplissaient la salle, il aimait parler boulot, oh juste un peu ! Histoire de comparer les chiffres de la concurrence. De temps à autre, il se glissait entre les tables, serrant les mains, lâchant un bon mot. Il savait en ces instants furtifs déceler chez son vis à vis, commercial comme lui, la petite ride de contrariété, le plis d’amertume autour des lèvres ou bien la gaieté juste un peu trop démonstrative, trahissant la mauvaise journée ou le contrat juteux arraché de peu…

    Un courant d’air chaud, accompagné d’un relent de saucisses grillées flatta ses narines. Il raidit les épaules, juste à temps pour encaisser la claque amicale et vigoureuse de son ami et confrère :

    - Salut Gaby ! Lança le nouvel arrivant avec un sourire malicieux. Alors, tu es aux anges ?

    Gaby se fendit d’un sourire rapide de bienvenue. Sans attendre de réponse à sa question, son compagnon se jucha sur un tabouret chrome et skaï puis héla le barman.

    - Hep ! Loufiat ! Ramène ta viande par ici !

    Gaby eut un haussement du corps, faisant saillir les épaulettes de son complet bleu-ciel.

    - Fiche-lui la paix, Asmo ! Tu vas l’énerver…

    - Mais non, fais-moi confiance ! Il adore être bousculé, ça lui rappelle l’époque où il était pilote d’aéroplane.

    Le barman s’approcha à petite allure, l’air toujours débonnaire.

    - Sers-moi et vite !

    Asmodée frappa le zinc du plat de la main, un coup sec, sonore. Aussitôt, la main du barman jaillit, saisissant la gorge, froissant la veste de lin noir et le col de chemise immaculé. Les doigts fins se crispèrent sur sa proie.

    - Ici, c’est un endroit correct, un havre de calme et de distractions. On ne tape pas sur le zinc, on ne crie pas, et quand on requiert mes services, on m’appelle « Patron », ou « Barman », ou alors par mon nom propre…

    Asmodée émit un timide gargouillis pouvant passer pour une acceptation. Le barman desserra son étreinte puis sourit à nouveau :

    - Que désirez-vous boire ?

    Asmodée toussa par deux fois. S’éclaircissant la voix, il lâcha :

    - Une « Damnation éternelle »… Deux plutôt !

    - Pas pour moi, répondit Gaby. Je préfère reprendre un « Petit Jésus », je ne supporte pas l’acidité de ton mélange.

    Le barman s’activa prestement, déposant en quelques secondes les deux commandes devant eux. Asmodée se massa la gorge en grimaçant.

    - Je te l’avais bien dit, souffla Gaby. Tu n’écoutes jamais…

    - Si on ne peut même plus plaisanter alors…

    Il attrapa le verre bombé, empli d’un liquide carmin sur lequel dansaient de courtes flammes bleu et jaune. Les yeux fermés, il aspira goulûment une gorgée.

    - Hum ! Soufré à souhait !

    De plaisir, il fit claquer sa langue contre son palais. Gaby l’imita : son « Petit Jésus » était liquoreux, juste comme il les aimait.

    - Alors, comment vont les affaires, demanda Asmodée ?

    - Pas trop mal, répondit Gaby. Je n’ai pas à me plaindre.

    - Tu peux être heureux, toi ! Avec le système de baptême automatique, cela te fait au moins cinq mille unités par jour, rien que dans ton secteur.

    Il avala une gorgée brûlante.

    - Le système « Boule de neige », ça a du bon. Moi, je ne peux pas trop compter dessus. Mes clients, je les ai « à l’arraché ».

    - Tu as quand même de beaux jours devant toi, ne te plains pas. Avec toutes les magouilles, viols, assassinats et autres…

    - De beaux jours, tu parles ! Le temps des belles affaires est révolu ! Avant, on croyait au Démon : mon Chef de Vente était puissant et vénéré. On voyait sa trace partout : chaque épidémie, chaque tremblement de terre, chaque guerre portait son sceau. Il ne se passait pas une journée sans messe noire ! Mais depuis cinquante ans, c’est le marasme économique. Même toi, on dit que tu périclites !

    Gaby toussa. Passant la main dans sa toison claire, il ramena entre ses doigts une plume grise qu’il examina d’un air pensif.

    - Tu vois, tu te « fais des cheveux », tu as même des pellicules maintenant…

    - C’est vrai que le monde a changé, soupira Gaby en déposant la plume sur le comptoir. Il y a de moins en moins de mariage, de fidèles et de prêtres. Mais l’affaire tient toujours la route. Le tout, c’est de jouer un peu sur la pub.

    - Ah ! La pub ! Parlons-en ! J’ai appris que Jean-Paul avait même sorti un C.D ! Et il n’est même pas passé à « Star-Ac » de surcroît ! On m’a dit que son album n’était pas en odeur de Sainteté chez les vendeurs…

    Gaby lui sourit.

    - Et toi, tu n’as pas demandé à ton Chef de Vente d’investir un peu ?  

    - Oaf ! Il l’a fait, c’est sûr. Mais d’abord, nous n’avons pas pignon sur rue, nous : pas question de distribuer des prospectus à la sortie de notre église le dimanche ! On est obligé de faire cela à la sauvette, sous le manteau !

    Gaby éclata de rire :

    - J’ai vu ça ! Ta dernière campagne dans le monde du porno ! Et ton slogan : « Satan m’habite !!! »… Et le nom du héros, « Baiz-les-Put »…  Ouarf ! Ouarf !

    - Et alors ? Ce n’est pas mieux que votre campagne chez les boulangers : le moutard de cinq ans, blond comme les blés, devant les petits pains, et qui agite son doigt en disant : « J’en prends pas un, j’en prends Dieu ! ». Tu parles d’une idiotie…

    Il rit d’un coup, repensant à l’image d’Epinal ourlée de lumière.

    - Non, en fait, c’est la faute de l’autre, là.

    Gaby reprit un peu de son sérieux

    - Lequel, l’autre ? Tu veux parler de Mahomet ? Momo ?

    Asmodée claqua la paume sur le zinc.

    - Oui, cet espèce de métèque !

    Le barman s’approcha, menaçant. Asmodée recula d’un pas.

    - On ne frappe pas sur le zinc !

    - Ca va, calme toi, lança Gaby. Il a des sautes d’humeur, tu le connais. Les affaires…

    - Toi, mon gros, si tu cherches la bagarre, tu vas la trouver ! Rugit Asmodée en serrant les poings et en se mettant en garde tout en piétinant le sol. Hé Gaby, t’as vu le jeu de jambe ?

    - Arrête-toi, ordonna Gaby ! Tu me gonfles avec ton humeur d’enfer. Et range tes osselets : Cohaire ne ferait qu’une bouchée de toi, tu n’as aucune chance.

    - C’est vrai qu’il est athée, ce mec ! Et ici, je n’ai aucun pouvoir !

    Il remonta sur le tabouret, grommelant dans son verre.

    - Quelle idée d’avoir un barman dénué de tout sens de l’humour, ajouta-t-il.

    - Que tu dis ! Et c’est le patron.

    - N’empêche ! Heureusement qu’on a de quoi rigoler entre nous. Et quel nom, Cohaire ! C’est un nom à coucher sous un nuage de grêle !

    - Il te l’a déjà expliqué cent fois. C’est une contraction de « Compagnon de l’Air », cela vient du temps où il était dans l‘aviation.

    Asmodée pouffa, une main contre la bouche.

    - Tu sais le pire ? dit-il.

    - Non, mais je m’y attends, soupira Gaby.

    - Il était dans l’aviation, pas étonnant qu’avec un nom pareil il ne croie en rien, parce que…

    Gaby se recula un peu, en prévision des postillons et autres projectiles incontrôlés qui allaient fuser sous peu.

    - Parce que… c’est l’athée, Cohaire !

    Asmodée éclata de rire. Gaby recula encore un peu. Quelques gouttes de salive s’écrasèrent sur le sol, creusant la moquette comme de fines particules d’acide.

    - Tu comprends, reprit Asmodée en hoquetant, c’est l’athée, Cohaire ! Latécoère quoi ! Comme l’avion, enfin le gus qui les fabriquait !

    - Tu es en grande forme, soupira Gaby. En plus, il ne t’en faut pas beaucoup, je t’envie ! Patron, remets-nous ça !

    Asmodée essuya d’un revers de manche les larmes qui perlaient à ses paupières. Il fut encore secoué d’un spasme puis s’accouda au comptoir.

    - Qu’est-ce que je disais ? Ah oui ! C’est la faute à Momo si le marché est en baisse, Momo et sa bande d’intégristes. Concurrence déloyale…

    Un souffle d’air mentholé les enveloppa. Gaby tourna la tête :

    - Quand on parle du loup…

    - …on en voit la queue ! Pouffa Asmodée.

    - Salut les vieux ! Lança le nouvel arrivant.

    Gaby lui rendit son salut en élevant simplement son verre. Asmodée riait toujours, les coudes sur le zinc, le dos appuyé au comptoir.

    - Salut Momo ! T’es en retard !

    - M’en parlez-pas, soupira l’homme en djellaba bariolée. J’ai encore des ennuis avec le groupe du onze.

    - Le groupe du onze ?

    - Oui ! Les gars qui ont fait sauter les deux tours aux U.S ! Je les ai casés en salle d’attente mais ils réclament toujours leur place près de moi, plus mille vierges par personne, par Dieu données! Où je vais les trouver, moi, dans mon pays ? Vous n’auriez pas cela sous le coude, par hasard ?

    - Bonne affaire le onze septembre, murmura Gaby : trois mille cinq cents croyants d’un coup ! Juste avant de plonger…

    - Ouais, peut-être, renchérit Asmodée, mais moi j’ai récupéré des clopinettes !

    - Et moi les ennuis, conclut Momo.

    - Pourtant, sans être prévenu, tu étais au Coran, pouffa Asmodée.

    Momo haussa les épaules.

    - C’est ça, marrez-vous les mecs ! Mais le patron, là-haut, lui il rigole moins !

    - Pourtant, il t’a Allah bonne ! Murmura Gaby.

    Asmodée éclata de rire. Accroché au bar, il avait de la peine à garder son équilibre.

    - C’est super sympa d’être épaulé par les copains quand on est dans les ennuis ! Merci les gars !

    - Ne nous en veux pas, Momo, mais si on ne peut plus rire d’un rien… Allez ! Pour te consoler, je paie ma tournée. Qu’est-ce que tu veux boire ?

    - Un « Mollah » ! Maugréa Momo en s’accoudant au zinc.

    - Patron ! Remets-nous la même chose, avec un « Mollah » !

    - Et avec les glaçons, vas-y « Mollo », ricana Asmodée.

    Momo ne releva pas l’ironie. Il but une large rasade de sa boisson, écartant du doigt les fils de barbe au sucre.

    - A par cela, quoi de neuf ? demanda Gaby.

    - Oh, rien de spécial, répondit Momo. Les affaires avancent. Grâce aux talibans, j’ai fait le plein d’âmes pour l’année.

    - Oui, mais Bubush y est aussi pour quelque chose, répondit Gaby.

    - Ce gars là, il est pour moi, répliqua Asmodée. Mon maître l’attend de sabot ferme. Tu penses ! Sous prétexte de guerre sainte, il zigouille un paquet d’hommes et de femmes, même dans son camps d’ailleurs, afin d’engranger les bénéfices issus des marchés juteux qu’il a contracté avec son père.

    - Je te le laisse, répondit Gaby. J’en ai parlé avec mon comité directeur, ils n’en veulent pas, même s’il est baptisé. A la rigueur, peut-être pour nettoyer le purgatoire… Mais il y a un de ces bordels ! Le patron m’a même dit…

    - Jéhovah le foutre dehors ? Cria Asmodée en s’écroulant de rire par terre.

    Momo regarda Gaby.

    - Il est en forme aujourd’hui ! Il a décroché une grosse commande ?

    - La routine, répondit Gaby. On vient d’achever le premier tour des élections en France, et beaucoup de politiciens lui ont promis leur âme s’il les faisait passer…

    - Ah ! C’est ça ! Cela me rappelle les élections en Afghanistan… Bon ! Remets-toi Asmodée ! Sinon je ne paie pas ma tournée…

    - En parlant de tournée, répondit le barman, il y a votre copain derrière qui déprime. Vous devriez faire quelque chose…

    Gaby se retourna, scrutant la salle de son regard d’aigle. Il repéra l’homme avachi sur sa table, le front appuyé sur ses mains.

    - Venez les gars, il y a urgence ! Dit-il simplement.

    Ils s’approchèrent de la table. Gaby s’assit d’autorité, sans un mot. Il passa un bras autour de l’épaule de l’homme effondré.

    - Alors, Anu, tu as des soucis ?

    L’homme releva son mufle de chien, dressant lentement ses oreilles pointues. Il regarda les trois hommes.

    - Ah ! Salut les amis !

    Il laissa échapper un profond soupir.

    - Tu as une gueule de chien battu, lança Asmodée en rigolant.

    Gaby le fit taire d’un geste.

    - Qu’est-ce qui se passe ? Murmura-t-il doucement.

    Anubis balança sur la table un carnet de commande vierge de toute inscription.

    - Ce qu’il y a ? Regarde, par Osiris ! Je n’ai même pas une réservation, pas un acompte ! Rien depuis des lustres !

    - C’est pour cela que tu es tout « Pal » ? Pouffa Asmodée.

    Anubis montra les dents.

    - Si tu continues, je vais te bouffer tout cru !

    - Calme-toi, répondit Gaby. On est tous copains ici. Veux-tu boire quelque chose ?

    - Merci Gabriel, ce n’est pas de refus.

    Il se gratta la tête en quête d’une boisson honorable.

    - Dans ton cas, je pense qu’une « Momie » serait l’idéal, murmura Gaby.

    Asmodée et Momo étouffèrent de rire. Anubis les fixa, un par un, cherchant si cette dernière remarque penchait plus vers l’ironie que vers le conseil d’ami. Il soupira :

    - Bon, d’accord, une « Momie » ! Cela me rappellera le bon vieux temps.

    Le barman amena leurs verres sur un plateau transparent, fin comme de la toile d’araignée. Il déposa le tout sur le marbre clair.

    - Tu parles d’une époque, murmura Anubis. Plus personne ne croit en nous, les vieux Dieux d’Egypte. Je me traîne, si vous saviez ce que je me traîne…

    - Et les autres ? demanda Momo.

    - Les autres ? Ils dorment ! Osiris, Isis, Horus, qui ronfle dans son lit de plume. Même Râ a du mal à se lever parfois !

    - S’il dort, on peut dire que « Râ vit au lit ! ». Ouarf ! Arf ! Arf!

    Asmodée se roula par terre de rire. Anubis releva la tête, truffe au vent.

    - Il a bouffé du chrétien ce soir ou bien il a trop forcé sur les « Hells » en gel ?

    - Ni l’un ni l’autre, répondit Gaby. Il est en forme, c’est tout.

    - Ca promet ! Murmura Anubis.

    - Même chez toi, dans ton pays, il n’y a plus de croyants ? demanda Momo.

    - Plus personne ! répondit Anubis en étendant ses jambes. Pour vous, ça va encore je suppose car vos religions sont jeunes. Mais pour moi, c’est la fin…

    - Tu exagères un peu quand même !

    - J’exagère ? Gronda Anubis en montrant les crocs. Et Baal ? Et Jupiter et toute sa clique ? Terminés ! Balayés ! La boite a déposé le bilan. Maintenant, ils font de la figuration dans les musés ou dans les films de Lara Croft. Moi j’y suis presque ! Il n’y a que le renouveau pour l’égyptologie qui me permette de survivre. Et comme je représente le Dieu des morts, je récupère bon gré mal gré deux ou trois adeptes par an, juste de quoi subsister en rognant un os…

    - Tu n’as pas essayé la pub ? Ca marche bien, tu sais !

    - La pub ! Faut des sous pour une campagne !

    - Et une apparition de temps à autre ? demanda Gaby. On le fait, nous, à Lourdes ou à Lisieux, histoire de relancer les affaires.

    Anubis ricana :

    - La dernière fois que j’ai essayé, c’était au Louvres, lors de la semaine « Pyramides ». Je suis sorti de mon caveau et j’ai tenté d’envoûter un gamin. Tu ne sais pas ce que