Sebastien Clivillé

 

            Sebastien Cliville

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AMOUR A L’ECHAFAUD   de Sébastien Clivillé

  

Enveloppés dans leur cocon de chaleur animale, chiffonnés de paille humide, ils sont restés tendrement enlacés.

Longtemps… C’est la rumeur qui les a réveillés : Marie-Antoinette, l’Autrichienne, épouse de louis XVI, vient d’

être arrêtée et on l’a jetée au bas d’une fosse. La Conciergerie est une prison. La prison du Tribunal Révolutionnaire.

 

Le tambour roule, et les amants regardent s’approcher les rivages de la vie…

On se saisit de Louise et de Paulin, on les attache :

 

- Paulin !

- Louise !

 

La figure boursouflée et rougie par l’alcool, un gardien au bicorne de travers leur arrache le col et entreprend de leur raser la nuque… L’heure approche

 

Trois ans plus tôt, à l’été 1789. Ce jour-là, le soleil se lève à quatre heures et huit minutes, écrit le roi dans son registre. La ville s’est échauffée toute la matinée, et cet après-midi, les rues de Paris se sont encore embrasées. C’est le 16 juillet. La nouvelle Assemblée Nationale est toujours réunie au Jeu de Paume, et le peuple manifeste dans les rues de Paris.

 

La rue est à la Rue, aux révoltés enthousiastes, aux marmots en loques, aux vieillardes édentées, aux polios, aux albinos, aux édentés, aux culs-de-jatte dans leurs petites boîtes, aux fous de toutes les manières, aux trisomiques, aliénés, caractériels, paranoïaques, tous le poing brandi, sauf les manchots, ça va de soi. Ils ont gagné la liberté.

 

On accourt de partout en criant « - Aux armes ! », des flambées brûlent dans des fumées âcres. Un solide ouvrier, Augustin, et son jeune apprenti tailleur de pierre, Paulin, 18 ans aux prunes, se sont mêlés à la foule agitée : on a fait la révolution, bon sang, la forteresse de la Bastille est tombée avant-hier ! Gloire à la Nation ! Vive la Liberté ! En avant ! De toute façon Palloy les a payés d’avance.

 

 Apprenant la chute de la Bastille, leur patron, le rusé Palloy, s’est aussitôt présenté devant  l’Assemblée : il a fait un grand discours en parlant de gloire et de nation, et il a emporté le marché de démolition de la Bastille.

Il a donc envoyé des centaines d’ouvriers abattre les murailles. Ils avancent en formation guerrière, pioches à l’épaule. On les acclame, on leur lance des fleurs. Le bataillon presse le pas : on part mettre à bas le symbole de la tyrannie de Louis XVI ! Augustin chante et braille tant qu’il peut, porté par l’enthousiasme de l’événement. Il tape dans le dos de son jeune apprenti tellement il est content, et l’autre manque de s’étaler sur un couple d’ivrognes vautrés dans le caniveau.

 

Ils remontent le Faubourg Saint-Antoine, et là, la foule devient plus dense. Excitation, bousculades aussi, parfois on est soulevé, on avance par ondulations, compacté par la pression des corps ; une boulangerie est saccagée sous leurs yeux :

- Du pain ! crient les émeutiers en brandissant des piques. Et encore : A la Bastille ! Il y a eu des morts hier à la Bastille ! En avant, et mort aux traîtres !

 

Paris a faim : les boulangers n’ont plus de farine, mais Paris est joyeuse, ce soir, elle fait chanceler le despotisme ! Ici et là, des bouteilles de vin surgissent d’on ne sait trop où et s’éparpillent au-dessus de la foule : on vient de passer devant un couvent. On l’a pillé, on a calotté le chanoine, on a même trucidé quelques religieux pour rigoler.

On se renverse, on chante des chansons paillardes, on s’interpelle, c’est un joyeux bazar, les Vikings sont lâchés, on se balance des caleçons de moine à la tête, on boit le vin de messe à pleins ciboires… La populace est à la fête. Poussés par la marée humaine, le cortège d’Augustin et Paulin arrive devant la Bastille.

 

Augustin gonfle le torse. Il ajuste fièrement l’outil à son épaule. Il a planté une feuille de marronnier à son chapeau,

il a vu faire ça au café de Foy. L’échancrure de sa chemise laisse s’échapper quelques poils sauvages…

A la Bastille, les premiers combats ont eu lieu l’avant-veille au matin, à l'entrée du principal pont-levis du fortin.

Une petite centaine de patriotes sont restés sur le carreau. Avant-hier, c’était le 14 juillet, le Gouverneur de la prison, De Launay, a refusé d'obéir à la milice et au peuple. Mais la Bastille est tombée sous le nombre, et De Launay s’est rendu. On l’a aussitôt massacré,      d’ailleurs, et sa tête grimaçante est encore exposée au rempart.

 

Maintenant, c’est la liesse. En pantalons, les fiers sans-culottes déchargent leurs pétoires au-dessus des cris de joie : les filles ont piqué des cocardes à leur bonnet, on chante, on fait des rondes, on lance encore des fleurs…

Partout, on parle des succès des patriotes, des nobles qu’on oblige à partir, de leurs maisons dévastées. Augustin crie sa joie avec les autres… Paulin aussi sent le parfum de délivrance et d’insolence qui flotte sur Paris, il entend le crépitement des feux de joie, mais, en ce qui le concerne, il reste légèrement décalé par rapport à l’exaltation populaire, planté dans les pattes de son maître :

 – Hola, l’Paulin, n’t’endors pas, l’ami ! On a d’la belle ouvrage qui nous attends ! Profite ! C’est un moment historique !

- Hé, Patron… C’est rien que des pierres à faire tomber, non ? Je croyais que vous vous occupiez pas de politique ?

- N’fais pas de mauvais esprit, Paulin. On dirait que tu ne te rends pas bien compte. T’es tout drôle, d’ailleurs, mon gars… Es-tu ivre ? Souffle-moi dans l’nez, là, pour voir un peu...  Tu n’as pas bu avec ces coquins, au moins ? Allez, souffle donc !

- Patron ! Je ne bois jamais !

- Non, tu as l’haleine fraîche. Ou alors… Dis moi ? Regarde-moi un peu dans les yeux, là ? Ho, toi… A rougir

comme ça… Tu rêvasses à ta bonne amie, hein ? T’es amoureux ! Allez, avance donc ! Y’a du boulot, imbécile !

Paulin reçoit une petite tape derrière la tête qui fait tomber son chapeau. Le bel adolescent s’empourpre encore plus

 

… La France est en train de changer autour de lui, et lui, petit monsieur… Il pense à sa si jolie Louise… Il aimerait tant respirer ce vent délicieux  avec elle ! L’ancien monde s’écroule, et lui, petit bonhomme épris, il songe surtout au moment où il pourra la serrer contre     son cœur… Il évoque son parfum, parce qu’elle sent sacrément bon, la Louison, c’est son parfum à elle, son odeur de fille…

Il pense à elle tout le temps : en se débarbouillant, en buvant la soupe au chantier, et aussi quand Augustin lui explique les outils… Il y pense même pendant la Révolution !

Paulin est amoureux de Louise, et toute la journée, son cœur      s’envole par-dessus les clameurs de la foule.

 

Il l’a rencontrée six mois plus tôt, sur le perron de chez Augustin, le Compagnon maçon.

C’était pendant l’hiver ; le vent givrait les rues désertes et le verglas rendait la marche dangereuse ; elle partait chercher du pain, emmitouflée dans son grand châle ; il avait jailli au coin de la rue. De surprise, elle avait glissé sans quitter son sourire mais il l’avait rattrapée par le coude. Lui, Paulin, venait chercher de l’embauche chez Augustin. Comme apprenti. C’était son premier jour. Elle, elle s’appelait Louise.

 

Devant les petites fossettes de Paulin, Louise cligna des paupières comme un papillon affolé. La voyant hésitante face à la couche de glace, il bredouilla un prétexte et lui proposa un bras ferme pour patiner jusque chez le boulanger. Là, ils firent la queue ensemble, il lui prêta des gants. C’était une jeune orpheline recueillie par son cousin Augustin ; Louise rendait de nombreux services dans la maisonnée, en échange de cet accueil généreux, elle allait aux courses, préparait les repas, lavait toutes les vaisselles, les lessives – même le caleçon de la semaine, et le repassage, donc ! Les sols, les poussières, les carreaux, tout ça c’était son travail. Sans oublier raccommodage et broderie, elle allait aussi chercher l’eau et le bois, elle ouvrait grand les fenêtres et elle faisait les lits, elle secouait la literie, elle refermait la fenêtre. Sans compter le chien à nourrir, et les toiles  d’araignées au plafond ; elle avait les inconvénients d’une femme au foyer sans en avoir les avantages, en somme… Sans doute. Mais, comme elle disait, le cousin avait ses bons côtés : il était prévenant et agréable ; il l’avait toujours protégée et elle lui en témoignait beaucoup de reconnaissance et d’affection, il était un peu jaloux, un peu comme un grand frère, mais il avait toujours été correct…

 

Paulin essayait de l’écouter mais il était fasciné : il s’envolait dans le ciel des yeux brillants de Louise. Il s’aperçut tout à coup qu’il était en train de tomber amoureux, par surprise, foudroyé. Sans le savoir, Paulin aussi avait su plaire à Louise, avec sa gentillesse et son oreille attentive… sans parler de ses grands yeux noisette, de ses petits cheveux bouclés, de ses grandes mains, de sa voix douce...

 

Ils ressortirent ensemble dès le lendemain, et le surlendemain, et encore le jour d’après, et puis tous les jours suivants : c’était devenu un rituel que Paulin accompagnât en secret Louise dans sa sortie au pain. Chaque fois qu’elle le pouvait, Louise échappait à la surveillance de son tuteur. Elle le connaissait comme un père :     il n’aurait pas toléré. Au hasard des ruelles, les jouvenceaux s’enlaçaient sous des porches secrets, et ils s'étreignaient jusqu’à ce que le souffle leur manquât. Il l’attendait, caché sous le ventail d’une église voisine,  et ils s’enfuyaient de par les rues, insouciants des temps difficiles… C’est à la pleine lune qu’ils s’étaient embrassés pour la première fois.

 

Paris bruissait déjà des éclats de la révolte, en ce soir de juin. Tendrement enlacés au pied d’un moulin de Montmartre, leurs lèvres malhabiles s’étaient effleurées plusieurs fois, avant de se rejoindre enfin.

Augustin ? Il ne se doutait de rien. Il était veuf depuis quatre ans. Il n’avait jamais rencontré la femme hardie et aimante qui aurait pu remplacer son épouse regrettée. Il avait peur de vieillir tout seul. Il ne voyait que des filles d’un soir, rencontrées dans des endroits malsains, car il avait peur des femmes auxquelles il faut prêter serment… Il songeait tout de même à trouver une jeune fille sérieuse pour refaire sa vie et avoir les enfants  qu’il n’avait pu

avoir.

Et puis un jour son cousin Camille, Compagnon comme lui, se blessa mortellement en tombant d’un échafaudage.

Recueillant les dernières volontés de son camarade agonisant, Augustin promit d’adopter sa petite et de s’en occuper jusqu’à ce qu’on la marie à un parti convenable.

Ainsi, Louise entra dans la vie d’Augustin.

Elle avait treize ans.

 

Augustin aimait tendrement sa pupille ; il protégeait jalousement sa moralité et il surveillait ses fréquentations. Il lui avait fait apprendre à lire par un abbé charitable, qui lui avait inculqué les bonnes manières et le sens des responsabilités. Depuis ces quelques années, il observait Louise se transformer en une jeune fille séduisante qu’il fallait protéger d’un monde sans pitié. Louise embellissait chaque semaine ; il la trouvait toujours plus charmante, elle prenait des proportions admirables. Il savait que les hommes la regardaient dans la rue. Elle avait les longs cils d’une biche épuisée, des traits fins et réguliers. La courbe de ses hanches était pleine de promesses sous ses vêtements légers… Oui… Elle était bien jolie, la petite-cousine...

Au fil du temps, l’orpheline était devenue la véritable femme du foyer, et il avait de moins en moins songé à la marier.

Pas à un autre, en tous cas.

Car il avait son idée : il s’était convaincu que l’affection qu’elle lui témoignait était plus que de la reconnaissance.

Qu’il ne lui était pas indifférent. Il se disait qu’elle accepterait sans doute sa proposition de partager avec lui une vie confortable. Elle, orpheline, lui, propriétaire de son logement, un bon métier et de     l’ouvrage, encore bel homme… Il était lui-même le meilleur fiancé possible, il ne sortait pas de là.

Quand il rentrait chez lui, il humait l’odeur du lard au-dessus de la soupe aux choux… Et puis il se disait que c’était bien, et qu’il ne manquait pas grand-chose pour que cela devienne parfait.

Il avait une autre bonne raison de se marier à la jeune fille : il voulait tordre le coup aux racontars qui salissaient sa réputation. Il sentait bien les regards soupçonneux, les chuintements des vieilles chouettes, ces yeux d’huissier qui lui appuyaient dans le dos chaque fois qu’ils arrivaient ensemble au logement, lui et sa pupille. Il trouvait ça agaçant, de devoir se cacher des voisins, et surtout qu'on puisse mal parler de lui, Augustin, un si honnête Compagnon, un veuf si respectable, jamais un mot de trop !

 

Et voilà maintenant qu’on allait le dénigrer, rire de lui ? Le déconsidérer ?

Il attendait impatiemment l’âge légal pour lui déclarer sa flamme et régler l’affaire devant les hommes et devant Dieu, si elle y croyait. Quel beau jour sera-ce que celui-là, pensa t’il, j’ai de grands projets pour nous, ma chère pupille, de grands projets ! Tu vas bientôt savoir mes projets pour nous ; je suis certain que tu accepteras !

 

Augustin et son apprenti ont travaillé toute la journée sous les vivats. Ils ont transporté des brouettées et des brouettées de pierrailles, qu’on pousse du haut des remparts, attention dessous ! Il y en a pour plusieurs semaines.

C’est dur.

La poussière est dense autour des manœuvres, mais la fête ne sait plus s’arrêter, il va y avoir un accident si ça continue comme ça. poussez-vous bande de civils ! Ils sont en train de remplir leurs brouettes quand on les apostrophe d’une voix claire :

         - Salut les travailleurs !

- Ah ! Louison, tu nous as retrouvés, ma bonne petite, dit Augustin exalté par tous les beaux discours qu’il se chante dans la tête. Vois la Nation triomphante ! C’est le premier jour d’un avenir meilleur pour nous tous, mes enfants, nous, le peuple ! C’en est fini de la tyrannie, et vive demain !

 

- Bonjour mon cousin, ma foi, comme vous êtes sale ! Mais enfin,  je suis bien aise de vous trouver : depuis ce matin, que je vous cours après ! Je suis passée par chez Palloy, on m’a dit que vous aviez été envoyés démonter la Bastille. Si vous voyiez le monde dans les rues ! Pfou ! J’ai eu bien de la peine à arriver jusqu’ici, dame ! Ah !

 

Mais je vois que tu as pris ton charmant apprenti avec toi. Depuis quand êtes-vous arrivé ?

- M. Augustin m’a enrôlé. On est arrivé ce matin, répond Paulin lui-même.

 Paulin qui a du mal à dissimuler ses dents. Elle est ici... . Elle est venue ! Des bouffées d’amour le submergent, son cœur va succomber ! Elle parle encore :

 - Une bien belle journée, ne trouves-tu pas, Paulin ?

- Ça, ma… mademoiselle, pour un beau jour… Il y a ce souffle de liberté qui passe sur Paris… Ah chère Louise !

Tu manquais… et soudain tu apparais !  Je suis si heureux ! Oui ! Que tu sois venue, Louise, ma chère Louise, parce que j’ai justement des révélations à faire, dit-il en portant la main à sa poitrine.

- Des révélations ? frémit Louise.   

- Oui : des révélations pour M. Augustin.

- pour moi ? demande l’autre, surpris.

- Tais-toi, tu me fais peur, hoquette t’elle encore.

- Oui, je crois que le jour est bien choisi, poursuit Paulin qui n’a pas l’intention de se défiler.

 

Dans la vie, j’ai remarqué ça, continue t’il : il y a des choses qu’on hésite à avouer, on hésite, on hésite, et puis un beau jour, c’est le moment. On le sent. On le sait, et là, il faut se jeter à l’eau. Patron, il faut que je vous dise quelque chose…

- Vas-y mon gars, je t’écoute. Tu veux t’engager dans les gardes-françaises, c’est ça ?

 

Brave petiot ! Tu veux aller à la Révolution ? C’est bien, mon garçon ! La Nation a besoin de tous ses bras, de tout son sang,  il faut que nos forces vives fondent sur l’ennemi scélérat ! Les armées d’Europe sont à nos portes !         Aux armes !

- La nation ? Ah non, j’avais pas du tout pensé à ça. Non, patron, il ne s’agit pas de ça,     il s’agit de l’amour…

- De l’amour ? Quel amour ? Que vient faire l’amour là-dedans ?

- Et bien voilà : j’aime Louise ! Louise ! Je t’aime !

 Augustin laisse choir  son chargement, bouche bée.

Puis :

 - Comment ça, j’aime Louise ? Louise, la petite Louise ?  Ma Louise ?

- C’est vrai, mon cousin, avoue t’elle en rougissant. Moi aussi, j’aime Paulin. Et je veux l’épouser.

- Paulin, mon app… ? Ce… ce tr…, ce godelureau ? Eh bin c’est la meilleure ! Et moi qu’ai rien vu ! C’était donc à cause d’elle que tu te dandinais toute la journée, toi ? Allez, avance, il faut encore les mériter, tes 35 sous par semaine. Et toi, rentre à la maison, on parlera de ça plus tard.

 

Louise disparaît aussitôt, inquiète. Augustin abandonne son fardeau et s’enfonce les mains dans les poches, car il doit réfléchir, et il a besoin de marcher, ça l’aide à se remettre les idées en place.

Alors il s’en va aussi, plantant là son apprenti.

Il aime toujours Louise. Ça, Il en est sûr.

Mais il a plus de quarante ans… Quarante ans, c’est vieux, en cette époque de misère…

Il serait malvenu d’interdire cette amourette, comme un Géronte jaloux de sous l’Ancien Régime, non ? Lui qui craint les ricanements de ses voisins...

 

Il se décide : il autorisera la liaison, mais sous surveillance. Il mettra même un tour de clé à la liberté  de sa pupille :

Louise continuera à le servir comme par le passé, mais il arrangera ses allées et venues. Et il pourra garder un œil sur eux. Il avait bien remarqué qu’il y avait quelque chose entre les deux jeunes gens, leurs yeux brillants… Mais il avait attribué cette connivence à leur adolescence, il n’avait pas vu le mal. Cette manière qu’elle avait de rayonner de bonheur quand il ramenait son apprenti manger le dimanche, quand le chantier était fermé, tout cela aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Ces minauderies, ces regards furtifs, ces sourires intenses... C’était bizarre…

Quand il y repense, maintenant, il se dit qu’il s’en était douté, sans vouloir se l’avouer. Il a été pris de vitesse par les aveux du jeune homme. Il aurait dû réagir quand il apercevait leurs doigts se frôler... Le loup était dans la bergerie.

Que dire, maintenant, maintenant qu’il a compris que leur amour est réciproque ?

 

Le soir, il est rentré pour la soupe, comme d’habitude. Il s’est assis sans rien dire. Au dehors, toujours les clameurs qui percent le crépuscule ; il trempe son pain sans faire de bruit. Elle est debout derrière, elle lui remplit son verre de vin quand il lève le petit doigt. Ratatiné sur sa chaise, les bouts de sa moustache tremblent dans la soupe. Il est fatigué, il a mal partout : la pierre, c’est lourd. Et puis les soucis, aussi. Après la confession de Paulin,

il a fallu encaisser le choc ; ses calculs sont tombés à l’eau. Il a senti le poids des ans. Il est amer. Mais réaliste. Il dit :

 - Paulin, nous lui donnerons une chambre à l’atelier, au chantier, dans la cour. Je ne veux pas qu’il te touche autre chose que le bout des doigts, et seulement en ma présence. Pas question qu’on ait un morveux en plus à nourrir, c’est pas la bonne époque. Et puis ça ferait jaser si vous êtes pas mariés, et tu es encore trop jeune pour le mariage.

Je veux avoir le temps de confirmer ton choix. Ma chère Louise, ton père m’a fait jurer. Tu l’aimes donc

vraiment, ce Paulin ?

- Oh oui mon cousin, vraiment, je l’aime !

- Je tiendrai donc parole en te donnant à ce jeune homme si tu l’aimes, car je sais qu’il est bon et courageux. Mais tu devras attendre ta majorité pour l’épouser. En attendant, rien ne change, tu resteras ici à me servir.

- Oh merci mon cousin !

Il soupire encore.        

- Va te coucher, maintenant.

Augustin assiste aux débats de la Constituante depuis des mois, mais il n’a pas choisi son camp. Girondins, Montagnards, Jacobins ? Il a suivi les plus féroces : il faut sarcler et jardiner pour une société nouvelle, quitte à arroser la Patrie du sang de ses ennemis ! On doit désherber et massacrer la vermine qui infecte le pays ! Partout, c’est la guerre en France, contre les armées étrangères qui veulent redonner son trône à Louis, contre les ennemis intérieurs, les contre-révolutionnaires menacent la future république. La Nation se défend et tranche les têtes.

Il y a quelques mois, un pauvre roi solitaire est venu défendre sa cause devant l’Assemblée enragée. Piteux Louis

… Myope comme une taupe, on ne l’a pas laissé prendre ses lunettes. Ce grand dadais timide, qui se dandinait comme un canard sous les huées des parlementaires déchaînés, il était si miro  qu’il ne savait même pas d’où venaient les attaques… Il bafouillait, le nez collé à sa feuille. Ce n’était pas le mauvais bougre, au fond, et on le sentait dépassé par les évènements. Ce roi, on l’a toujours pris pour un crétin. Même dans sa famille. Même sa

femme… Surtout sa femme ! Face aux accusations, il était comme un vieux chien sous les coups de bâton, prêt à se mettre sur le dos pour satisfaire aux exigences du peuple… mais ce ne fut jamais assez, car surtout, ce qu’on lui reprochait, c’était d’être roi, on le jugeait pour ses aïeux, sa naissance... Sa fuite ne fut que prétexte à ce procès. Il prétendit vouloir s’éloigner de Paris car sa vie était menacée, qu’il n’avait pas du tout l’intention d’aller à

l’étranger. Ben voyons ! On conclut la séance en le privant de ses fonctions de Souverain, en attendant mieux…

On le décapitera l’année suivante.

 

Au fil des mois, chez Augustin, on fait semblant de vivre normalement. Mais le cœur n’y est plus. Paulin vient encore tous les dimanches soirs, pour le dîner. Augustin, le nez dans sa soupe claire, marmonne et maugrée contre les aristos et les ennemis du peuple. Il ne parle jamais du futur mariage des amoureux. En revanche, il les exhorte à rejoindre les rangs des révolutionnaires, mais les tourtereaux n’en ont cure. Quand il leur demande de rejoindre les

défenseurs de la patrie, ils pouffent bêtement en prétendant qu’ils ne s’occupent pas de politique.

Augustin ne va plus travailler. Il a bien mieux à faire, depuis qu’on a guillotiné le roi. Des dizaines de milliers de personnes ont été fusillées, noyées, étêtées, dans tous le pays. Augustin hurle avec les loups, change de camp quand le vent tourne : il a un sacré sens politique. Il a abandonné Paulin à Palloy. Paulin tape toute la journée sur des cailloux : le patron a eu une idée lumineuse, quel malin, il fait sculpter les pierres pour des reproductions miniatures de la Bastille, des souvenirs de Paris qui lui rapportent de jolies sommes : on se les arrache.Augustin fait de la politique. Il s'embrase pour les discours des révolutionnaires les plus fanatiques. Il a déjà dénoncé plusieurs partisans de l’Ancien Régime. Le Comité de Salut Public lui confie désormais des tâches en

rapport avec ses compétences.

Ce jour-là, Augustin rentre chez lui, morose. Il a planté de nombreux arbres de la liberté sur  l’esplanade des tuileries, c’est la saison. Il déteste creuser la terre, elle trop basse. C’est le 3 nivôse de l’an I. On s’embrouille encore dans le nouveau calendrier… Il est fatigué et transi : toute la journée, une pluie fine a trempé ses vêtements ; gelé jusqu’à la moelle, il a décidé de rentrer plus tôt. Il passe chez l’entrepreneur, mais Paulin n’est pas là, aujourd’hui. Il est sorti au matin. Il a fait savoir que sa famille le mandait et qu’il partait pour la journée.   C’est Louise qui est venu prévenir, plus tôt dans la journée.

Hm. Louise ? Bizarre.

Augustin repart, sort les mains de ses poches, il allonge le pas.

Il arrive devant chez lui et toque à l’huis. Pas de réponse. Il frappe encore. Il enfonce la clenche ; ça s’ouvre.

- Louise ?

Pas de réponse.

La maisonnée est en désordre, deux assiettes à moitié vides traînent sur la table. Pourquoi deux assiettes ? Il entend des rires qui proviennent de la chambre de Louise. Il plaque son oreille à la porte, et il perçoit comme des soupirs

… Il reconnaît leurs voix, évidemment, les canailles... Chaque petit cri lui arrache l’estomac.

Il s’enfuit en courant.

 - Hue !

La carriole s’ébranle. La veille au soir, la Terreur les a condamnés pour complot contre le peuple français. On leur a lié les mains dans le dos, et les passagers se retiennent les uns aux autres pour ne pas s’affaler sur le plancher du véhicule. La charrette s’engage sous le porche de la Conciergerie, précédée de gardes-françaises en armes, le bonnet phrygien de travers, l’air crâne. La populace s’est amassée le long de leur dernier trajet, les tricoteuses

fanatisées et échevelées leur lancent des épluchures et des crottins bien frais ; les Romains aussi aimaient à voir couler le sang des condamnés.

 

Cependant, dans les yeux de Paulin et Louise, la foule a disparu, évanouie, malgré les crachats, les insultes, les projectiles… Ils se tiennent face à face, cramponnés l’un à l’autre. A leur passage, le tumulte se mue en murmures et les regards se font compatissants. La tête posée sur l’épaule de Louise, Paulin susurre des mots d’amour, ils partent ensemble, et plus rien n’est important…

     

    Profil et Publications

    Sébastien Cliville naît en 1971 d’une famille militante. A huit ans il dit vouloir devenir romancier, depuis il y travaille. Suite à l’obtention miraculeuse du bac, il s’installe à Elbeuf, il exerce mille petits jobs tout en continuant des études de philo. Il sillonne l’Europe, l’Afrique, et, après avoir été dévoré par une vache enragée, monte à la capitale ; il voyage en tant qu’objecteur de conscience puis comme spécialiste au sein     d’associations d’entraide internationale. Il se prend pour le meilleur, mais il est mis au rebus après un accident de la route inouï ; ayant acquis un ordinateur, il met ses brouillons au propre. Il a trois chats et retourne vivre à la campagne. Ses écrits, qui se veulent inspirés de l'optimisme ancien, célèbrent l’amitié et les bonheurs simples.

    Cracher dans le gazpacho Commentaires andalous et septembraux sur quelques caractères inhumains de l’humanité

    Sébastien Clivillé > Journal / Carnet (Non Fiction)

    Sur les routes de l’Andalousie millénaire, un prolétaire velléitaire et sa mie fuient désespérément la fatuité qui les menace de toutes parts. Ce qui devaient être de paisibles congés payés se transforment en une terrible lutte existentielle où les  narrateurs bataillent pied à pied pour repousser les assauts de l’envahisseur et préserver leur intégrité. C’est le moment de choisir son camp et de faire le point : abdication, résistance, savoir ou superstition ?

    Dans ces pamphlets, égrenés d’étapes en étapes, l’auteur s’emporte contre la gangrène qui ravage aussi le pays de ses ancêtres. Il est temps de réagir. Mais que peuvent deux anonymes, soudain aware, pour alerter leurs contemporains ? Lancer des SOS dans des bouteilles ? Faire des moulinets avec les bras ? Siffler avec les doigts dans la bouche ?

    Un palpitant essai aller-retour depuis la Normandie verdoyante jusqu’au point le plus sec de l’Europe.

     

    mess@age d'origine

    Sébastien Cliville > Correspondances (Fiction)

    Isolés parmi les Autres, nous existons peu. Leurs Mondes nous sont aussi clos que le nôtre leur reste inaccessible. Je pense, j’existe, mais l’Autre ? Le sait-il seulement ? Seule l’amitié permet de se sentir existant face à l’autre. Mais les peines de nos amis nous restent extérieures, même si nos mots savent les distraire. Marco, employé, plumitif, et Jenny, initiée, ébranlée, se rencontrent sur le web, mais jamais dans la vie… Ils aiment lire, écrire, ils s’agitent, échangent leurs œuvres.

    Dans le magma incohérent du web, une amitié se noue, du plus banal au plus intime.

    Privés de tous les signes non-verbaux, ils en sont réduits à l'écrit pour délier leurs cœurs. Obligés de ne pas se serrer dans les bras, de ne pas se sourire… Alors ? L’amitié sur Internet peut-elle rester virtuelle ? Est-elle vouée à la réalité pour survivre ? Deux anonymes donnent une réponse possible, refont le monde et puis s’en vont. L’amitié épistolaire remise au goût du web.

     

    Immortels

    Sébastien Clivillé > Nouvelle(s)

    On a beaucoup phrasé au sujet de l’immortalité ; globalement, il en ressort trois théories que j’ai synthétisées en trois courtes nouvelles.

    1) Dieu est mort, et tous les hommes seront emportés dans les flammes éternelles, même les bons cons qui    n’ont rien demandé à personne.

    2) Les hommes sont mortels, exceptés les plus favorisés. Quand la métempsycose tourne mal et que le cercle devient vicieux.  

    3) Il n’y a pas que les vivants dans la vie: le minéral reste immuable et permanent. Donc, si l’on introduit les acquis du vivant dans la matière inerte, il faut être pointu parce que c’est compliqué, les technologies modernes.

 

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