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Sebastien
Clivillé

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AMOUR A L’ECHAFAUD
de Sébastien Clivillé
Enveloppés
dans leur cocon de chaleur animale, chiffonnés
de paille humide, ils sont restés tendrement
enlacés.
Longtemps…
C’est la rumeur qui les a réveillés : Marie-Antoinette,
l’Autrichienne, épouse de louis XVI, vient
d’
être
arrêtée et on l’a jetée au bas d’une fosse.
La Conciergerie est une prison. La prison
du Tribunal Révolutionnaire.
Le
tambour roule, et les amants regardent s’approcher
les rivages de la vie…
On
se saisit de Louise et de Paulin, on les
attache :
-
Paulin !
-
Louise !
La
figure boursouflée et rougie par l’alcool,
un gardien au bicorne de travers leur arrache
le col et entreprend de leur raser la nuque…
L’heure approche
Trois
ans plus tôt, à l’été 1789. Ce jour-là,
le soleil se lève à quatre heures et huit
minutes, écrit le roi dans son registre.
La ville s’est échauffée toute la matinée,
et cet après-midi, les rues de Paris se
sont encore embrasées. C’est le 16 juillet.
La nouvelle Assemblée Nationale est toujours
réunie au Jeu de Paume, et le peuple manifeste
dans les rues de Paris.
La
rue est à la Rue, aux révoltés enthousiastes,
aux marmots en loques, aux vieillardes édentées,
aux polios, aux albinos, aux édentés, aux
culs-de-jatte dans leurs petites boîtes,
aux fous de toutes les manières, aux trisomiques,
aliénés, caractériels, paranoïaques, tous
le poing brandi, sauf les manchots, ça va
de soi. Ils ont gagné la liberté.
On
accourt de partout en criant « - Aux armes
! », des flambées brûlent dans des fumées
âcres. Un solide ouvrier, Augustin, et son
jeune apprenti tailleur de pierre, Paulin,
18 ans aux prunes, se sont mêlés à la foule
agitée : on a fait la révolution, bon sang,
la forteresse de la Bastille est tombée
avant-hier ! Gloire à la Nation ! Vive la
Liberté ! En avant ! De toute façon Palloy
les a payés d’avance.
Apprenant
la chute de la Bastille, leur patron, le
rusé Palloy, s’est aussitôt présenté devant
l’Assemblée : il a fait un grand discours
en parlant de gloire et de nation, et il
a emporté le marché de démolition de la
Bastille.
Il
a donc envoyé des centaines d’ouvriers abattre
les murailles. Ils avancent en formation
guerrière, pioches à l’épaule. On les acclame,
on leur lance des fleurs. Le bataillon presse
le pas : on part mettre à bas le symbole
de la tyrannie de Louis XVI ! Augustin chante
et braille tant qu’il peut, porté par l’enthousiasme
de l’événement. Il tape dans le dos de son
jeune apprenti tellement il est content,
et l’autre manque de s’étaler sur un couple
d’ivrognes vautrés dans le caniveau.
Ils
remontent le Faubourg Saint-Antoine, et
là, la foule devient plus dense. Excitation,
bousculades aussi, parfois on est soulevé,
on avance par ondulations, compacté par
la pression des corps ; une boulangerie
est saccagée sous leurs yeux :
-
Du pain ! crient les émeutiers en brandissant
des piques. Et encore : A la Bastille !
Il y a eu des morts hier à la Bastille !
En avant, et mort aux traîtres !
Paris
a faim : les boulangers n’ont plus de farine,
mais Paris est joyeuse, ce soir, elle fait
chanceler le despotisme ! Ici et là, des
bouteilles de vin surgissent d’on ne sait
trop où et s’éparpillent au-dessus de la
foule : on vient de passer devant un couvent.
On l’a pillé, on a calotté le chanoine,
on a même trucidé quelques religieux pour
rigoler.
On
se renverse, on chante des chansons paillardes,
on s’interpelle, c’est un joyeux bazar,
les Vikings sont lâchés, on se balance des
caleçons de moine à la tête, on boit le
vin de messe à pleins ciboires… La populace
est à la fête. Poussés par la marée humaine,
le cortège d’Augustin et Paulin arrive devant
la Bastille.
Augustin
gonfle le torse. Il ajuste fièrement l’outil
à son épaule. Il a planté une feuille de
marronnier à son chapeau,
il
a vu faire ça au café de Foy. L’échancrure
de sa chemise laisse s’échapper quelques
poils sauvages…
A
la Bastille, les premiers combats ont eu
lieu l’avant-veille au matin, à l'entrée
du principal pont-levis du fortin.
Une
petite centaine de patriotes sont restés
sur le carreau. Avant-hier, c’était le 14
juillet, le Gouverneur de la prison, De
Launay, a refusé d'obéir à la milice et
au peuple. Mais la Bastille est tombée sous
le nombre, et De Launay s’est rendu. On
l’a aussitôt massacré, d’ailleurs,
et sa tête grimaçante est encore exposée
au rempart.
Maintenant,
c’est la liesse. En pantalons, les fiers
sans-culottes déchargent leurs pétoires
au-dessus des cris de joie : les filles
ont piqué des cocardes à leur bonnet, on
chante, on fait des rondes, on lance encore
des fleurs…
Partout,
on parle des succès des patriotes, des nobles
qu’on oblige à partir, de leurs maisons
dévastées. Augustin crie sa joie avec les
autres… Paulin aussi sent le parfum de délivrance
et d’insolence qui flotte sur Paris, il
entend le crépitement des feux de joie,
mais, en ce qui le concerne, il reste légèrement
décalé par rapport à l’exaltation populaire,
planté dans les pattes de son maître :
–
Hola, l’Paulin, n’t’endors pas, l’ami !
On a d’la belle ouvrage qui nous attends
! Profite ! C’est un moment historique !
-
Hé, Patron… C’est rien que des pierres à
faire tomber, non ? Je croyais que vous
vous occupiez pas de politique ?
-
N’fais pas de mauvais esprit, Paulin. On
dirait que tu ne te rends pas bien compte.
T’es tout drôle, d’ailleurs, mon gars… Es-tu
ivre ? Souffle-moi dans l’nez, là, pour
voir un peu... Tu n’as pas bu avec
ces coquins, au moins ? Allez, souffle donc
!
-
Patron ! Je ne bois jamais !
-
Non, tu as l’haleine fraîche. Ou alors…
Dis moi ? Regarde-moi un peu dans les yeux,
là ? Ho, toi… A rougir
comme
ça… Tu rêvasses à ta bonne amie, hein ?
T’es amoureux ! Allez, avance donc ! Y’a
du boulot, imbécile !
Paulin
reçoit une petite tape derrière la tête
qui fait tomber son chapeau. Le bel adolescent
s’empourpre encore plus
…
La France est en train de changer autour
de lui, et lui, petit monsieur… Il pense
à sa si jolie Louise… Il aimerait tant respirer
ce vent délicieux avec elle ! L’ancien
monde s’écroule, et lui, petit bonhomme
épris, il songe surtout au moment où il
pourra la serrer contre son
cœur… Il évoque son parfum, parce qu’elle
sent sacrément bon, la Louison, c’est son
parfum à elle, son odeur de fille…
Il
pense à elle tout le temps : en se débarbouillant,
en buvant la soupe au chantier, et aussi
quand Augustin lui explique les outils…
Il y pense même pendant la Révolution !
Paulin
est amoureux de Louise, et toute la journée,
son cœur s’envole
par-dessus les clameurs de la foule.
Il
l’a rencontrée six mois plus tôt, sur le
perron de chez Augustin, le Compagnon maçon.
C’était
pendant l’hiver ; le vent givrait les rues
désertes et le verglas rendait la marche
dangereuse ; elle partait chercher du pain,
emmitouflée dans son grand châle ; il avait
jailli au coin de la rue. De surprise, elle
avait glissé sans quitter son sourire mais
il l’avait rattrapée par le coude. Lui,
Paulin, venait chercher de l’embauche chez
Augustin. Comme apprenti. C’était son premier
jour. Elle, elle s’appelait Louise.
Devant
les petites fossettes de Paulin, Louise
cligna des paupières comme un papillon affolé.
La voyant hésitante face à la couche de
glace, il bredouilla un prétexte et lui
proposa un bras ferme pour patiner jusque
chez le boulanger. Là, ils firent la queue
ensemble, il lui prêta des gants. C’était
une jeune orpheline recueillie par son cousin
Augustin ; Louise rendait de nombreux services
dans la maisonnée, en échange de cet accueil
généreux, elle allait aux courses, préparait
les repas, lavait toutes les vaisselles,
les lessives – même le caleçon de la semaine,
et le repassage, donc ! Les sols, les poussières,
les carreaux, tout ça c’était son travail.
Sans oublier raccommodage et broderie, elle
allait aussi chercher l’eau et le bois,
elle ouvrait grand les fenêtres et elle
faisait les lits, elle secouait la literie,
elle refermait la fenêtre. Sans compter
le chien à nourrir, et les toiles d’araignées
au plafond ; elle avait les inconvénients
d’une femme au foyer sans en avoir les avantages,
en somme… Sans doute. Mais, comme elle disait,
le cousin avait ses bons côtés : il était
prévenant et agréable ; il l’avait toujours
protégée et elle lui en témoignait beaucoup
de reconnaissance et d’affection, il était
un peu jaloux, un peu comme un grand frère,
mais il avait toujours été correct…
Paulin
essayait de l’écouter mais il était fasciné
: il s’envolait dans le ciel des yeux brillants
de Louise. Il s’aperçut tout à coup qu’il
était en train de tomber amoureux, par surprise,
foudroyé. Sans le savoir, Paulin aussi avait
su plaire à Louise, avec sa gentillesse
et son oreille attentive… sans parler de
ses grands yeux noisette, de ses petits
cheveux bouclés, de ses grandes mains, de
sa voix douce...
Ils
ressortirent ensemble dès le lendemain,
et le surlendemain, et encore le jour d’après,
et puis tous les jours suivants : c’était
devenu un rituel que Paulin accompagnât
en secret Louise dans sa sortie au pain.
Chaque fois qu’elle le pouvait, Louise échappait
à la surveillance de son tuteur. Elle le
connaissait comme un père : il
n’aurait pas toléré. Au hasard des ruelles,
les jouvenceaux s’enlaçaient sous des porches
secrets, et ils s'étreignaient jusqu’à ce
que le souffle leur manquât. Il l’attendait,
caché sous le ventail d’une église voisine,
et ils s’enfuyaient de par les rues,
insouciants des temps difficiles… C’est
à la pleine lune qu’ils s’étaient embrassés
pour la première fois.
Paris
bruissait déjà des éclats de la révolte,
en ce soir de juin. Tendrement enlacés au
pied d’un moulin de Montmartre, leurs lèvres
malhabiles s’étaient effleurées plusieurs
fois, avant de se rejoindre enfin.
Augustin
? Il ne se doutait de rien. Il était veuf
depuis quatre ans. Il n’avait jamais rencontré
la femme hardie et aimante qui aurait pu
remplacer son épouse regrettée. Il avait
peur de vieillir tout seul. Il ne voyait
que des filles d’un soir, rencontrées dans
des endroits malsains, car il avait peur
des femmes auxquelles il faut prêter serment…
Il songeait tout de même à trouver une jeune
fille sérieuse pour refaire sa vie et avoir
les enfants qu’il n’avait pu
avoir.
Et
puis un jour son cousin Camille, Compagnon
comme lui, se blessa mortellement en tombant
d’un échafaudage.
Recueillant
les dernières volontés de son camarade agonisant,
Augustin promit d’adopter sa petite et de
s’en occuper jusqu’à ce qu’on la marie à
un parti convenable.
Ainsi,
Louise entra dans la vie d’Augustin.
Elle
avait treize ans.
Augustin
aimait tendrement sa pupille ; il protégeait
jalousement sa moralité et il surveillait
ses fréquentations. Il lui avait fait apprendre
à lire par un abbé charitable, qui lui avait
inculqué les bonnes manières et le sens
des responsabilités. Depuis ces quelques
années, il observait Louise se transformer
en une jeune fille séduisante qu’il fallait
protéger d’un monde sans pitié. Louise embellissait
chaque semaine ; il la trouvait toujours
plus charmante, elle prenait des proportions
admirables. Il savait que les hommes la
regardaient dans la rue. Elle avait les
longs cils d’une biche épuisée, des traits
fins et réguliers. La courbe de ses hanches
était pleine de promesses sous ses vêtements
légers… Oui… Elle était bien jolie, la petite-cousine...
Au
fil du temps, l’orpheline était devenue
la véritable femme du foyer, et il avait
de moins en moins songé à la marier.
Pas
à un autre, en tous cas.
Car
il avait son idée : il s’était convaincu
que l’affection qu’elle lui témoignait était
plus que de la reconnaissance.
Qu’il
ne lui était pas indifférent. Il se disait
qu’elle accepterait sans doute sa proposition
de partager avec lui une vie confortable.
Elle, orpheline, lui, propriétaire de son
logement, un bon métier et de l’ouvrage,
encore bel homme… Il était lui-même le meilleur
fiancé possible, il ne sortait pas de là.
Quand
il rentrait chez lui, il humait l’odeur
du lard au-dessus de la soupe aux choux…
Et puis il se disait que c’était bien, et
qu’il ne manquait pas grand-chose pour que
cela devienne parfait.
Il
avait une autre bonne raison de se marier
à la jeune fille : il voulait tordre le
coup aux racontars qui salissaient sa réputation.
Il sentait bien les regards soupçonneux,
les chuintements des vieilles chouettes,
ces yeux d’huissier qui lui appuyaient dans
le dos chaque fois qu’ils arrivaient ensemble
au logement, lui et sa pupille. Il trouvait
ça agaçant, de devoir se cacher des voisins,
et surtout qu'on puisse mal parler de lui,
Augustin, un si honnête Compagnon, un veuf
si respectable, jamais un mot de trop !
Et
voilà maintenant qu’on allait le dénigrer,
rire de lui ? Le déconsidérer ?
Il
attendait impatiemment l’âge légal pour
lui déclarer sa flamme et régler l’affaire
devant les hommes et devant Dieu, si elle
y croyait. Quel beau jour sera-ce que celui-là,
pensa t’il, j’ai de grands projets pour
nous, ma chère pupille, de grands projets
! Tu vas bientôt savoir mes projets pour
nous ; je suis certain que tu accepteras
!
Augustin
et son apprenti ont travaillé toute la journée
sous les vivats. Ils ont transporté des
brouettées et des brouettées de pierrailles,
qu’on pousse du haut des remparts, attention
dessous ! Il y en a pour plusieurs semaines.
C’est
dur.
La
poussière est dense autour des manœuvres,
mais la fête ne sait plus s’arrêter, il
va y avoir un accident si ça continue comme
ça. poussez-vous bande de civils ! Ils sont
en train de remplir leurs brouettes quand
on les apostrophe d’une voix claire :
-
Salut les travailleurs !
-
Ah ! Louison, tu nous as retrouvés, ma bonne
petite, dit Augustin exalté par tous les
beaux discours qu’il se chante dans la tête.
Vois la Nation triomphante ! C’est le premier
jour d’un avenir meilleur pour nous tous,
mes enfants, nous, le peuple ! C’en est
fini de la tyrannie, et vive demain !
-
Bonjour mon cousin, ma foi, comme vous êtes
sale ! Mais enfin, je suis bien aise
de vous trouver : depuis ce matin, que je
vous cours après ! Je suis passée par chez
Palloy, on m’a dit que vous aviez été envoyés
démonter la Bastille. Si vous voyiez le
monde dans les rues ! Pfou ! J’ai eu bien
de la peine à arriver jusqu’ici, dame !
Ah !
Mais
je vois que tu as pris ton charmant apprenti
avec toi. Depuis quand êtes-vous arrivé
?
-
M. Augustin m’a enrôlé. On est arrivé ce
matin, répond Paulin lui-même.
Paulin
qui a du mal à dissimuler ses dents. Elle
est ici... . Elle est venue ! Des bouffées
d’amour le submergent, son cœur va succomber
! Elle parle encore :
-
Une bien belle journée, ne trouves-tu pas,
Paulin ?
-
Ça, ma… mademoiselle, pour un beau jour…
Il y a ce souffle de liberté qui passe sur
Paris… Ah chère Louise !
Tu
manquais… et soudain tu apparais ! Je
suis si heureux ! Oui ! Que tu sois venue,
Louise, ma chère Louise, parce que j’ai
justement des révélations à faire, dit-il
en portant la main à sa poitrine.
-
Des révélations ? frémit Louise.
-
Oui : des révélations pour M. Augustin.
-
pour moi ? demande l’autre, surpris.
-
Tais-toi, tu me fais peur, hoquette t’elle
encore.
-
Oui, je crois que le jour est bien choisi,
poursuit Paulin qui n’a pas l’intention
de se défiler.
Dans
la vie, j’ai remarqué ça, continue t’il
: il y a des choses qu’on hésite à avouer,
on hésite, on hésite, et puis un beau jour,
c’est le moment. On le sent. On le sait,
et là, il faut se jeter à l’eau. Patron,
il faut que je vous dise quelque chose…
-
Vas-y mon gars, je t’écoute. Tu veux t’engager
dans les gardes-françaises, c’est ça ?
Brave
petiot ! Tu veux aller à la Révolution ?
C’est bien, mon garçon ! La Nation a besoin
de tous ses bras, de tout son sang, il
faut que nos forces vives fondent sur l’ennemi
scélérat ! Les armées d’Europe sont à nos
portes ! Aux
armes !
-
La nation ? Ah non, j’avais pas du tout
pensé à ça. Non, patron, il ne s’agit pas
de ça, il s’agit
de l’amour…
-
De l’amour ? Quel amour ? Que vient faire
l’amour là-dedans ?
-
Et bien voilà : j’aime Louise ! Louise !
Je t’aime !
Augustin
laisse choir son chargement, bouche
bée.
Puis
:
-
Comment ça, j’aime Louise ? Louise, la petite
Louise ? Ma Louise ?
-
C’est vrai, mon cousin, avoue t’elle en
rougissant. Moi aussi, j’aime Paulin. Et
je veux l’épouser.
-
Paulin, mon app… ? Ce… ce tr…, ce godelureau
? Eh bin c’est la meilleure ! Et moi qu’ai
rien vu ! C’était donc à cause d’elle que
tu te dandinais toute la journée, toi ?
Allez, avance, il faut encore les mériter,
tes 35 sous par semaine. Et toi, rentre
à la maison, on parlera de ça plus tard.
Louise
disparaît aussitôt, inquiète. Augustin abandonne
son fardeau et s’enfonce les mains dans
les poches, car il doit réfléchir, et il
a besoin de marcher, ça l’aide à se remettre
les idées en place.
Alors
il s’en va aussi, plantant là son apprenti.
Il
aime toujours Louise. Ça, Il en est sûr.
Mais
il a plus de quarante ans… Quarante ans,
c’est vieux, en cette époque de misère…
Il
serait malvenu d’interdire cette amourette,
comme un Géronte jaloux de sous l’Ancien
Régime, non ? Lui qui craint les ricanements
de ses voisins...
Il
se décide : il autorisera la liaison, mais
sous surveillance. Il mettra même un tour
de clé à la liberté de sa pupille
:
Louise
continuera à le servir comme par le passé,
mais il arrangera ses allées et venues.
Et il pourra garder un œil sur eux. Il avait
bien remarqué qu’il y avait quelque chose
entre les deux jeunes gens, leurs yeux brillants…
Mais il avait attribué cette connivence
à leur adolescence, il n’avait pas vu le
mal. Cette manière qu’elle avait de rayonner
de bonheur quand il ramenait son apprenti
manger le dimanche, quand le chantier était
fermé, tout cela aurait dû lui mettre la
puce à l’oreille. Ces minauderies, ces regards
furtifs, ces sourires intenses... C’était
bizarre…
Quand
il y repense, maintenant, il se dit qu’il
s’en était douté, sans vouloir se l’avouer.
Il a été pris de vitesse par les aveux du
jeune homme. Il aurait dû réagir quand il
apercevait leurs doigts se frôler... Le
loup était dans la bergerie.
Que
dire, maintenant, maintenant qu’il a compris
que leur amour est réciproque ?
Le
soir, il est rentré pour la soupe, comme
d’habitude. Il s’est assis sans rien dire.
Au dehors, toujours les clameurs qui percent
le crépuscule ; il trempe son pain sans
faire de bruit. Elle est debout derrière,
elle lui remplit son verre de vin quand
il lève le petit doigt. Ratatiné sur sa
chaise, les bouts de sa moustache tremblent
dans la soupe. Il est fatigué, il a mal
partout : la pierre, c’est lourd. Et puis
les soucis, aussi. Après la confession de
Paulin,
il
a fallu encaisser le choc ; ses calculs
sont tombés à l’eau. Il a senti le poids
des ans. Il est amer. Mais réaliste. Il
dit :
-
Paulin, nous lui donnerons une chambre à
l’atelier, au chantier, dans la cour. Je
ne veux pas qu’il te touche autre chose
que le bout des doigts, et seulement en
ma présence. Pas question qu’on ait un morveux
en plus à nourrir, c’est pas la bonne époque.
Et puis ça ferait jaser si vous êtes pas
mariés, et tu es encore trop jeune pour
le mariage.
Je
veux avoir le temps de confirmer ton choix.
Ma chère Louise, ton père m’a fait jurer.
Tu l’aimes donc
vraiment,
ce Paulin ?
-
Oh oui mon cousin, vraiment, je l’aime !
-
Je tiendrai donc parole en te donnant à
ce jeune homme si tu l’aimes, car je sais
qu’il est bon et courageux. Mais tu devras
attendre ta majorité pour l’épouser. En
attendant, rien ne change, tu resteras ici
à me servir.
-
Oh merci mon cousin !
Il
soupire encore.
-
Va te coucher, maintenant.
Augustin
assiste aux débats de la Constituante depuis
des mois, mais il n’a pas choisi son camp.
Girondins, Montagnards, Jacobins ? Il a
suivi les plus féroces : il faut sarcler
et jardiner pour une société nouvelle, quitte
à arroser la Patrie du sang de ses ennemis
! On doit désherber et massacrer la vermine
qui infecte le pays ! Partout, c’est la
guerre en France, contre les armées étrangères
qui veulent redonner son trône à Louis,
contre les ennemis intérieurs, les contre-révolutionnaires
menacent la future république. La Nation
se défend et tranche les têtes.
Il
y a quelques mois, un pauvre roi solitaire
est venu défendre sa cause devant l’Assemblée
enragée. Piteux Louis
…
Myope comme une taupe, on ne l’a pas laissé
prendre ses lunettes. Ce grand dadais timide,
qui se dandinait comme un canard sous les
huées des parlementaires déchaînés, il était
si miro qu’il ne savait même pas d’où
venaient les attaques… Il bafouillait, le
nez collé à sa feuille. Ce n’était pas le
mauvais bougre, au fond, et on le sentait
dépassé par les évènements. Ce roi, on l’a
toujours pris pour un crétin. Même dans
sa famille. Même sa
femme…
Surtout sa femme ! Face aux accusations,
il était comme un vieux chien sous les coups
de bâton, prêt à se mettre sur le dos pour
satisfaire aux exigences du peuple… mais
ce ne fut jamais assez, car surtout, ce
qu’on lui reprochait, c’était d’être roi,
on le jugeait pour ses aïeux, sa naissance...
Sa fuite ne fut que prétexte à ce procès.
Il prétendit vouloir s’éloigner de Paris
car sa vie était menacée, qu’il n’avait
pas du tout l’intention d’aller à
l’étranger.
Ben voyons ! On conclut la séance en le
privant de ses fonctions de Souverain, en
attendant mieux…
On
le décapitera l’année suivante.
Au
fil des mois, chez Augustin, on fait semblant
de vivre normalement. Mais le cœur n’y est
plus. Paulin vient encore tous les dimanches
soirs, pour le dîner. Augustin, le nez dans
sa soupe claire, marmonne et maugrée contre
les aristos et les ennemis du peuple. Il
ne parle jamais du futur mariage des amoureux.
En revanche, il les exhorte à rejoindre
les rangs des révolutionnaires, mais les
tourtereaux n’en ont cure. Quand il leur
demande de rejoindre les
défenseurs
de la patrie, ils pouffent bêtement en prétendant
qu’ils ne s’occupent pas de politique.
Augustin
ne va plus travailler. Il a bien mieux à
faire, depuis qu’on a guillotiné le roi.
Des dizaines de milliers de personnes ont
été fusillées, noyées, étêtées, dans tous
le pays. Augustin hurle avec les loups,
change de camp quand le vent tourne : il
a un sacré sens politique. Il a abandonné
Paulin à Palloy. Paulin tape toute la journée
sur des cailloux : le patron a eu une idée
lumineuse, quel malin, il fait sculpter
les pierres pour des reproductions miniatures
de la Bastille, des souvenirs de Paris qui
lui rapportent de jolies sommes : on se
les arrache.Augustin fait de la politique.
Il s'embrase pour les discours des révolutionnaires
les plus fanatiques. Il a déjà dénoncé plusieurs
partisans de l’Ancien Régime. Le Comité
de Salut Public lui confie désormais des
tâches en
rapport
avec ses compétences.
Ce
jour-là, Augustin rentre chez lui, morose.
Il a planté de nombreux arbres de la liberté
sur l’esplanade des tuileries, c’est
la saison. Il déteste creuser la terre,
elle trop basse. C’est le 3 nivôse de l’an
I. On s’embrouille encore dans le nouveau
calendrier… Il est fatigué et transi : toute
la journée, une pluie fine a trempé ses
vêtements ; gelé jusqu’à la moelle, il a
décidé de rentrer plus tôt. Il passe chez
l’entrepreneur, mais Paulin n’est pas là,
aujourd’hui. Il est sorti au matin. Il a
fait savoir que sa famille le mandait et
qu’il partait pour la journée. C’est
Louise qui est venu prévenir, plus tôt dans
la journée.
Hm.
Louise ? Bizarre.
Augustin
repart, sort les mains de ses poches, il
allonge le pas.
Il
arrive devant chez lui et toque à l’huis.
Pas de réponse. Il frappe encore. Il enfonce
la clenche ; ça s’ouvre.
-
Louise ?
Pas
de réponse.
La
maisonnée est en désordre, deux assiettes
à moitié vides traînent sur la table. Pourquoi
deux assiettes ? Il entend des rires qui
proviennent de la chambre de Louise. Il
plaque son oreille à la porte, et il perçoit
comme des soupirs
…
Il reconnaît leurs voix, évidemment, les
canailles... Chaque petit cri lui arrache
l’estomac.
Il
s’enfuit en courant.
-
Hue !
La
carriole s’ébranle. La veille au soir, la
Terreur les a condamnés pour complot contre
le peuple français. On leur a lié les mains
dans le dos, et les passagers se retiennent
les uns aux autres pour ne pas s’affaler
sur le plancher du véhicule. La charrette
s’engage sous le porche de la Conciergerie,
précédée de gardes-françaises en armes,
le bonnet phrygien de travers, l’air crâne.
La populace s’est amassée le long de leur
dernier trajet, les tricoteuses
fanatisées
et échevelées leur lancent des épluchures
et des crottins bien frais ; les Romains
aussi aimaient à voir couler le sang des
condamnés.
Cependant,
dans les yeux de Paulin et Louise, la foule
a disparu, évanouie, malgré les crachats,
les insultes, les projectiles… Ils se tiennent
face à face, cramponnés l’un à l’autre.
A leur passage, le tumulte se mue en murmures
et les regards se font compatissants. La
tête posée sur l’épaule de Louise, Paulin
susurre des mots d’amour, ils partent ensemble,
et plus rien n’est important…
Profil et
Publications
Sébastien Cliville naît en
1971 d’une famille militante. A huit ans il
dit vouloir devenir romancier, depuis il y
travaille. Suite à l’obtention miraculeuse du
bac, il s’installe à Elbeuf, il exerce mille
petits jobs tout en continuant des études de
philo. Il sillonne l’Europe, l’Afrique, et,
après avoir été dévoré par une vache enragée,
monte à la capitale ; il voyage en tant
qu’objecteur de conscience puis comme
spécialiste au sein
d’associations
d’entraide internationale. Il se prend pour le
meilleur, mais il est mis au rebus après un
accident de la route inouï ; ayant acquis un
ordinateur, il met ses brouillons au propre.
Il a trois chats et retourne vivre à la
campagne. Ses écrits, qui se veulent inspirés
de l'optimisme ancien, célèbrent l’amitié et
les bonheurs simples.
Cracher dans le gazpacho
Commentaires
andalous et septembraux sur quelques
caractères inhumains de
l’humanité
Sébastien Clivillé >
Journal / Carnet (Non Fiction)
Sur les routes de
l’Andalousie millénaire, un prolétaire
velléitaire et sa mie fuient désespérément la
fatuité qui les menace de toutes parts. Ce qui
devaient être de paisibles congés payés se
transforment en une terrible lutte
existentielle où les narrateurs
bataillent pied à pied pour repousser les
assauts de l’envahisseur et préserver leur
intégrité. C’est le moment de choisir son camp
et de faire le point : abdication, résistance,
savoir ou superstition ?
Dans ces pamphlets,
égrenés d’étapes en étapes, l’auteur s’emporte
contre la gangrène qui ravage aussi le pays de
ses ancêtres. Il est temps de réagir. Mais que
peuvent deux anonymes, soudain aware, pour
alerter leurs contemporains ? Lancer des SOS
dans des bouteilles ? Faire des moulinets avec
les bras ? Siffler avec les doigts dans la
bouche ?
Un palpitant essai
aller-retour depuis la Normandie verdoyante
jusqu’au point le plus sec de l’Europe.
mess@age
d'origine
Sébastien Cliville >
Correspondances (Fiction)
Isolés parmi les Autres,
nous existons peu. Leurs Mondes nous sont
aussi clos que le nôtre leur reste
inaccessible. Je pense, j’existe, mais l’Autre
? Le sait-il seulement ? Seule l’amitié permet
de se sentir existant face à l’autre. Mais les
peines de nos amis nous restent extérieures,
même si nos mots savent les distraire. Marco,
employé, plumitif, et Jenny, initiée,
ébranlée, se rencontrent sur le web, mais
jamais dans la vie… Ils aiment lire, écrire,
ils s’agitent, échangent leurs œuvres.
Dans le magma incohérent
du web, une amitié se noue, du plus banal au
plus intime.
Privés de tous les signes
non-verbaux, ils en sont réduits à l'écrit
pour délier leurs cœurs. Obligés de ne pas se
serrer dans les bras, de ne pas se sourire…
Alors ? L’amitié sur Internet peut-elle rester
virtuelle ? Est-elle vouée à la réalité pour
survivre ? Deux anonymes donnent une réponse
possible, refont le monde et puis s’en vont.
L’amitié épistolaire remise au goût du
web.
Immortels
Sébastien Clivillé >
Nouvelle(s)
On a beaucoup phrasé au
sujet de l’immortalité ; globalement, il en
ressort trois théories que j’ai synthétisées
en trois courtes nouvelles.
1) Dieu est mort, et tous
les hommes seront emportés dans les flammes
éternelles, même les bons cons qui
n’ont rien demandé à
personne.
2) Les hommes sont
mortels, exceptés les plus favorisés. Quand la
métempsycose tourne mal et que le cercle
devient vicieux.
3) Il n’y a pas que les
vivants dans la vie: le minéral reste immuable
et permanent. Donc, si l’on introduit les
acquis du vivant dans la matière inerte, il
faut être pointu parce que c’est compliqué,
les technologies modernes.
Vous trouverez l'ensemble
de ces publications sur
http://www.manuscrit.com/index.asp
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