Sebastien Clivillé

 

            

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LE BAR de l'apocalypse     par Sébastien Clivillé

 

          « - Je suis déjà mort, moi, avant de mourir. Chinoisement parlant, je suis du signe astrologique du chat, j’avais plein de vies à user.

Normalement, je suis mort quand je suis né, d'abord : j'étais même pas sorti du ventre à ma mère, j'essayai, j'essayai, j'y arrivais pas, mon cordon me serrait le kiki, quand j'ai enfin pointé le bout du nez, j'étais tout violet, l'autre, il a taillé ça au scalpel, je crachais, je crachais... J'ai quand même réussi à ne pas y passer ce jour-là, mais je suis resté marbré pendant quelques semaines. Les chroniques disent que j'en ai pleurniché encore pendant des années.

La deuxième fois que j’ai presque décédé, j'étais en colo.

- Nid de vacances ?

- C'est ça, mais on avait dit : pas de calembours, pas d'acrostiches, ni de palindromes ni d'anagramme, pas d'enculage de mou-mouches, pas d’injures sans avoir l’air d’y toucher.

- Ou alors des bons.

- Pff. En colo, donc. J'avais eu mes six ans, j'étais grand et à défaut de me faire taire, il fallait m'éloigner. C'est une colo de la CGT, camarade, on y faisait du cheval. J'en avais choisi un parmi tous ceux qu'étaient là, on avait le droit de choisir, c'était le plus grand, le plus beau, le plus noir, le plus mauvais. Les monos ne s'en approchaient pas sans faire la moue. Un jour qu'on apprenait à décrotter en dessous des sabots, j'ai éternué ; le cheval, cet âne, m'a donné un coup de pied dans le thorax, à ce qu'on m'a raconté, parce que je me suis réveillé quelques jours plus tard dans des draps blancs, la cage fracturée ; ensuite, je n'ai plus osé tousser, ni pleurer, ni respirer ni rien. C'était trop tard, on avait déjà  pris l'habitude de me taper dessus, mais au moins, je ne réveillais plus personne.

Le coup d'après, j'étais en classe de troisième au collège Pierre Corneille, mon copain Jérôme Leclerc me disait que la baie de la salle de sciences n'était pas du tout solide. J'ai voulu lui démontrer le contraire ; mon coup d'épaule brisa la vitre et je me retrouvai trois étages plus bas, le nez brisé dans les poubelles de la cantine.

Pour mes dix-huit ans, j'ai emprunté de l'argent pour faire l'Egypte. J'étais donc de passage pour la journée dans un village Copte, de ceux qui parlent encore à peu près la langue de Pharaon. On vint me voir affolé: un poulet était tombé dans le puits ; était-ce ma bonne tête qui inspirait confiance ? Le jeune homme descendu le premier  ne remontait pas. Sa sœur et ses deux frères descendirent l'un après l'autre pour l'aider, mais on les vit pas réapparaître non plus. Deux fermiers âgés vinrent ensuite pour aider, mais ils ne donnèrent plus non plus signe de vie. Je fus le dernier à descendre dans le puits, en levant la tête, j'apercevais à peine la lumière au-dessus. Au fond du puits, et on ne m'avait rien dit, c'était le Nil. Plus de poulet ni de Coptes, mais un fort courant qui m'entraîna aussitôt que je m’y fus plongé. Je nageais fort, et longtemps, avant que des pompiers ne me sortissent de ce guêpier, enrhumé mais vivant. Les corps des cinq malheureux furent extraits d’un autre puits, à quarante kilomètres de là. Le poulet, quant à lui, avait survécu.

Quand j’eus vingt ans, mon paternel me rappela que je lui devais beaucoup d’argent, et il souligna le fait que ce n’était pas en glandant sur les bancs de l’université que     j’aurais bientôt de quoi lui rembourser son pognon. Aussitôt dit, aussitôt fait : on me coupa les vivres et je dus aller m’inscrire dans les boîtes d’intérim ; je trouvais rapidement du boulot d’OS dans une grande papeterie de la région, et là, je travaillai sur une grosse machine à fabriquer le PQ. Savoir comment et où allaient terminer ces tonnes et ces tonnes de papier, « pur, rose, doux » -comme ma bite- laissait rêveur. Cette machine mesurait vingt-huit mètres de haut, vingt-cinq de large et quatre-vingt de long ; une belle machine, donc, qu’on équipait de mandrins conséquents pour enrouler le papier autour, ça s’appelle un mandrin. C’est pas moi qui ai inventé le mot. Conséquents, c’est plusieurs tonnes. J’ai entendu le goooooooong après que le contremaître m’eut plaqué au sol : quand un mandrin rencontre un autre mandrin, ils se racontent des histoires, il vaut mieux ne pas venir mettre le nez dans leurs histoires.

A vingt-cinq ans, je n’étais bientôt plus un jeune, pour la CAF. Je travaillais toujours dans les usines de la région et j’avais un collègue qui m’emmenait au boulot car nous étions du même quart. Il avait la sale manie de me regarder quand il me parlait, et je lui demandais souvent de s’intéresser à la route plutôt qu’à ma triste personne. Un jour que je lui demandai pourquoi est-ce qu’il buvait de la bière au petit-déjeuner, il répondit que le café lui donnait des aigreurs ; il me chercha du regard dans le rétroviseur (je ne sais plus pourquoi j’étais monté à l’arrière), nous ratâmes un virage et nous sautâmes sur un pont de chemin de fer. Heureusement, la SNCF était en grève. On m’arrêta huit mois, à cause de mes membres fracturés.

A trente ans, je m’enrhumai au Vietnam après la visite d’un poulailler. Je toussai neuf mois. A Trente-sept ans, je survécus à l’explosion du pipe-line nigérian, à quarante-deux, j’échappai aux FARC dans la jungle colombienne, j’évitai l’overdose à cinquante et un ans.

- T’as été long pour te mettre à la drogue, toi ! Alors, comment t’es mort, finalement ? Décapité ? Tranché ? Cancérisé ? Karcherisé ? D’une crise de nerf ? De froid, de faim ?

- Non non, rien de tout ça. Hé ! Gaby ! Gaby ? Gaby !

- Lève la main, c’est un vieil archange, il a les portugaises ensablées, regarde : GABY ! La même, s’il te plaît. Alors ? De quoi t’es mort ?

- Une nuit que je dormais, mon cœur s’est arrêté de battre.

- Tu aurais pu rêver d’une mort plus glorieuse…

- Au moins, j’ai pas souffert. Le plus dur, dans la mort, c’est l’agonie.»

 

 

                                                          Profil et Publications

    Sébastien Cliville naît en 1971 d’une famille militante. A huit ans il dit vouloir devenir romancier, depuis il y travaille. Suite à l’obtention miraculeuse du bac, il s’installe à Elbeuf, il exerce mille petits jobs tout en continuant des études de philo. Il sillonne l’Europe, l’Afrique, et, après avoir été dévoré par une vache enragée, monte à la capitale ; il voyage en tant qu’objecteur de conscience puis comme spécialiste au sein     d’associations d’entraide internationale. Il se prend pour le meilleur, mais il est mis au rebus après un accident de la route inouï ; ayant acquis un ordinateur, il met ses brouillons au propre. Il a trois chats et retourne vivre à la campagne. Ses écrits, qui se veulent inspirés de l'optimisme ancien, célèbrent l’amitié et les bonheurs simples.

    Cracher dans le gazpacho Commentaires andalous et septembraux sur quelques caractères inhumains de l’humanité

    Sébastien Clivillé > Journal / Carnet (Non Fiction)

    Sur les routes de l’Andalousie millénaire, un prolétaire velléitaire et sa mie fuient désespérément la fatuité qui les menace de toutes parts. Ce qui devaient être de paisibles congés payés se transforment en une terrible lutte existentielle où les  narrateurs bataillent pied à pied pour repousser les assauts de l’envahisseur et préserver leur intégrité. C’est le moment de choisir son camp et de faire le point : abdication, résistance, savoir ou superstition ?

    Dans ces pamphlets, égrenés d’étapes en étapes, l’auteur s’emporte contre la gangrène qui ravage aussi le pays de ses ancêtres. Il est temps de réagir. Mais que peuvent deux anonymes, soudain aware, pour alerter leurs contemporains ? Lancer des SOS dans des bouteilles ? Faire des moulinets avec les bras ? Siffler avec les doigts dans la bouche ?

    Un palpitant essai aller-retour depuis la Normandie verdoyante jusqu’au point le plus sec de l’Europe .

     

    mess@age d'origine

    Sébastien Cliville > Correspondances (Fiction)

    Isolés parmi les Autres, nous existons peu. Leurs Mondes nous sont aussi clos que le nôtre leur reste inaccessible. Je pense, j’existe, mais l’Autre ? Le sait-il seulement ? Seule l’amitié permet de se sentir existant face à l’autre. Mais les peines de nos amis nous restent extérieures, même si nos mots savent les distraire. Marco, employé, plumitif, et Jenny, initiée, ébranlée, se rencontrent sur le web, mais jamais dans la vie… Ils aiment lire, écrire, ils s’agitent, échangent leurs œuvres.

    Dans le magma incohérent du web, une amitié se noue, du plus banal au plus intime.

    Privés de tous les signes non-verbaux, ils en sont réduits à l'écrit pour délier leurs cœurs. Obligés de ne pas se serrer dans les bras, de ne pas se sourire… Alors ? L’amitié sur Internet peut-elle rester virtuelle ? Est-elle vouée à la réalité pour survivre ? Deux anonymes donnent une réponse possible, refont le monde et puis s’en vont. L’amitié épistolaire remise au goût du web.

     

    Immortels

    Sébastien Clivillé > Nouvelle(s)

    On a beaucoup phrasé au sujet de l’immortalité ; globalement, il en ressort trois théories que j’ai synthétisées en trois courtes nouvelles.

    1) Dieu est mort, et tous les hommes seront emportés dans les flammes éternelles, même les bons cons qui    n’ont rien demandé à personne.

    2) Les hommes sont mortels, exceptés les plus favorisés. Quand la métempsycose tourne mal et que le cercle devient vicieux.  

    3) Il n’y a pas que les vivants dans la vie: le minéral reste immuable et permanent. Donc, si l’on introduit les acquis du vivant dans la matière inerte, il faut être pointu parce que c’est compliqué, les technologies modernes.

 

Vous trouverez l'ensemble de ces publications sur http://www.manuscrit.com/index.asp

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