Sebastien Clivillé

 

            

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La dix-septième Princesse     par Sébastien Clivillé

 

          Bonjour. Je me présente : Sylviana Punianahan Kor, Princesse-Sorcière de           Dix-septième Niveau. Mon père est un Homme, et ma mère est une Femme.           Ils règnent sur l’Aragor.

                 Je pourchasse une créature abominable échappée des abysses informes, une bête qui a dévoré le Nécromancien débutant qui l’avait invoquée… Ce monstre est un Manticore féroce qui, depuis, tourmente le Pays des Dernières-Marches. Sa piste est encore fraîche : une aigre odeur de mangeoire flotte à l’entrée de cette grotte, là-bas ; le monstre est dans son antre… Je bande mon Arc Elfique et     j’avance prudemment…

                                                              II

                  Comment en suis-je arrivée là, à me vautrer dans la boue depuis des semaines, moi, Sylviana Punianahan Kor, une authentique Princesse ?

                  Mon aventure a commencé au dix-septième jour de mon dix-septième anniversaire, où le Roi mon père avait organisé un banquet en mon honneur. Il avait sorti le grand jeu, avec cracheurs de feu, troubadours et autres montreurs de Trolls. On en était au dix-septième plat :

    il a alors brandi un poing graisseux, et le silence s’est fait.

                  - Ma dix-septième fille, a tonné le Roi, tu ne seras jamais un Homme !

                    Il n’avait pas tort. J’ai regardé mes mains et j’ai recompté les perles de mes bagues,             il  m’énerve, quand il a bu, il radote tout le temps avec cette Histoire des Punianahan Kor…     J’étais sûre qu’il allait encore en avoir pour des heures à se perdre dans des soliloques interminables.

                    - Depuis des générations, commença t’il…

                     Qu’est-ce que j’avais dit ?

                    - Ah, ne commence pas à soupirer, tiens-toi droite et écoute ! Depuis des générations, seuls les dix-septièmes fils des dix-septièmes fils sont honorés, depuis que notre premier aïeul a dû éliminer ses seize fils aînés(…)

                      - La dernière fois, c’était pas ses seize frères aînés ? intervint ma                     mère.

                      - Silence, femme ! Sylviana ne sera jamais qu’une fille…

                      - Première nouvelle… Et donc ?

                     - Hgm, marmonna t’il en se tournant vers moi. Normalement, le Mage familial s’arrange toujours pour que les dix-septièmes rejetons soient toujours des garçons, mais là, il y a quelque chose qui a cloché… Les œufs de chauve-souris qui n’étaient pas assez frais, si vous voulez mon avis.

                     - Je pencherais plutôt pour un drame de la sénilité, l’interrompit benoîtement  ma mère la reine son épouse.

                     - Rien dans l’Histoire des Punianahan Kor n’a prévu cette situation réellement inédite, dit-il en lançant un regard homicide à sa femme… Sylviana, seras-tu mon héritière ? Dois-je t’immoler ?      T’honorer ? Pas une ligne à ce sujet. Mais je t’aime bien quand même, ma petite chérie, ajouta t’il.

    Je souriais malgré le quand même, car c’était la moindre des choses : mon père était en train de me faire une sorte de compliment.

    Je fis la révérence.

                    Il reprit :

                    - Aujourd’hui, Princesse, c’est le dix-septième jour, non seulement de ton dix-septième anniversaire, mais c’est aussi la dix-septième journée de la dix-septième lune de la dix-septième saison de la dix-septième année de l’ère du Dix-Sept. Et tu sais que les conjonctions exceptionnelles sont le signe d’un destin exceptionnel.

                    - Ha… répondis-je à tout hasard, parce que j’avais beau le regarder droit dans les yeux, je ne comprenais pas grand-chose à ces bla-bla.

                    - Mais, dit-il, ton Destin était obscur. Aussi ai-je consulté l’Aruspice pour y voir plus clair.

                    - Le petit Obit ? demandai-je méchamment, car je n’aimais pas l’Aruspice, que j’avais eu quelque temps pour précepteur.

                    - Ce n’est pas un Obit, protesta le Roi, c’est un Nain de petite taille. Tu sais bien que l’Aruspice n’aime pas qu’on le traite d’Obit, il déteste les Obits.

                   - N’empêche qu’il a une tête d’Obit, murmurai-je. Et alors ? Je m’en fiche, moi, de ce… Nain.

                   - Il dit que tu risqueras ta vie pour accomplir un Exploit qui s’inscrira dans les runes de            l’Histoire des Punianahan Kor.

    Là, mon petit frère, le dix-huitième, celui que ma disparition arrangerait bien, a ricané de manière obscène. Ma mère lui a flanqué une gifle et il s’en est retourné en bougonnant jouer au caca avec un bâton.

                    - Un exploit, repris-je, moi ? Mais on m’a éduquée pour devenir une Princesse ! Tout ce que je sais faire, c’est organiser des fêtes, choisir les plus belles robes, éconduire les soupirants, bref, toutes choses utiles à la condition de Princesse. Accomplir des Exploits, non mais je vous le demande, Ô Roi mon Père ?

                     - Je ne te demande pas ton avis, je t’informe : je confie dès ce jour ton éducation à un Maître, un Elfe de mes amis qui protégea jadis la fortune de notre famille. Ta formation complète, tu accompliras ton Exploit, et tu seras digne de porter ma couronne. Il faut perpétuer les traditions.Et tu pars demain matin. Et pas de mais !

    Rideau.

                                                              III

                     Voilà pourquoi on me trouve aujourd’hui, moi, Sylviana Punianahan Kor, une Princesse, en train de patauger dans la boue à la poursuite d’un damné Manticore ; quand j’aurai renvoyé cette  saleté dans son enfer de putréfaction, je reviendrai au royaume de mon père et je coifferai la couronne  d’Aragor. Et je changerai cette tradition idiote qui favorise le dix-septième enfant, chez moi,  l’héritier sera l’aîné, je ne me sens pas de pondre dix-sept marmots dans ma misérable vie… Voyez dans quel état est ma pauvre mère !

                     Il s’appelle Rehnrardht. C’est lui mon Maître, l’Elfe, il est très vieux -plus de deux cent vingt ans. Ses oreilles ne sont sans doute plus aussi pointues que naguère, mais il a gardé toute sa tête. Quand je suis arrivée au camp, il y a quatre ans, j’ai dû tout apprendre de la vie des bois : chasser le lapin, ramasser des baies, cueillir des champignons, récolter des châtaignes, piéger les petits oiseaux… Jamais je n’aurais cru survivre à ce régime... Une jolie Princesse de mon acabit se nourrit de bonbons et de figues au miel… Aujourd’hui, je me dis que ça m’a tout de même permis de retrouver la ligne… Dans les premiers temps, il a surtout fallu que je fasse un gros travail sur moi-même, car j’avais peur    d’un peu tout, surtout des rats... Mais, petit à petit, j’ai assimilé toutes les techniques ; aujourd’hui, je sais paralyser les Guerriers-Squelettes d’un seul Oeil de Glace, quant aux Hiboux Sanguinaires, je les embroche par paquets de dix sur mes Traits de Foudre. Je dors désormais dans la fange, sous l’orage sans faire d’histoires. Oubliés, les paillettes, les bals et les bains quotidiens…

                       L’autre jour, Maître Rehnrardht m’a faite mander à sa tente de peau. Sur un arbre perchée, une corneille me tint à peu près ce langage :

                     - Un Manticore ravage le Pays des Dernières-Marches, et tu dois le renvoyer sur son plan d’existence.

                     C’était la mission ? J’ai aussitôt préparé mon équipement. Le vieil Elfe m’a donné une armure sertie de Gemmes ; quand les deux lunes d’Aragor se sont conjuguées dans le ciel, j’ai chevauché trois cycles jusqu’au Pays de Dernières-Marches. Le voyage s’est bien passé, même si une colonne de Golems d’Argile, pilotée par mon cadet, m’a attaquée en route : un simple Brouillard Acide et deux trois coups de pieds aux fesses ont suffi à m’en débarrasser. Le petit imbécile,  comme je vais lui frotter les oreilles en rentrant au château !

                      La piste du Manticore était facile à trouver  : partout où il était passé, des villageois hagards contemplaient les restes de leurs maisons calcinées…

                                                                 IV

                      Je progresse doucement dans la cavité, prête à décocher une flèche magique. Comme c’est très sombre, j’invoque un Lumineux Elémentaire auquel j’ordonne de me précéder. J’ai activé l’éclipse de mon armure, je prends la couleur et la texture de mon environnement,  déguisée en poussière…

                       La grotte s’évase et la phosphorescence du petit esprit de lumière ne suffit plus à éclairer la voûte. Au loin, des grondements font tinter la calcite des stalactites. J’utilise les Secrets du Chat pour éviter les bruits de pas… C’est Rehnrardht qui m’a appris. La rumeur s’arrête tout à coup. Moi aussi. Je souffle sur le Lumineux pour l’éteindre. Quelque chose au pas lourd s’est mis en marche, quelque chose approche ! Mon arc vrombit entre mes mains, je sens sa magie m’envahir, je suis prête... Une vive lumière apparaît et révèle une grotte bien plus large que l’Esprit Elémentaire ne le laissait supposer : lentement, une boule de plasma est en train de passer entre les immenses colonnes ;  elle s’étale  au milieu de la cavité immense dans une mare de lave en fusion.

                        Le Manticore. La Bête… Elle est là !  

                        Je ne la voyais pas si grande… Brr ! Ressaisis-toi, ma vieille, pense à ton papa qui croit en toi, bande ton arc ! Maman !

                         Je suis immobile, presque invisible et silencieuse… Le monstre tourne pourtant ses valvules pile dans ma direction : il s’envole si vite que je pousse un cri de surprise en le voyant déjà là, sur moi ! paniquée je décoche ma flèche qui se perd dans le noir ! J’ai à peine le temps ! J’esquive la massue tout juste ! Une colonne de cristal explose, j’ai la joue tailladée ; grr ! La masse hérissée de pointes se dresse pour m’écraser encore, mais je fige un instant le Manticore dans une Bruine de Gel, et je me dégage enfin de cette position difficile, roulé-boulé. Il a bien failli mettre un terme à ma carrière, il  a failli me défigurer, ce vilain ! La sale bête ! Qu’est-ce que mes amies à la cour vont penser de moi si elles me voient dans cet état ? Je les entends déjà ricaner.

                           Ses narines claquent encore vers moi, il me perçoit, c’est certain, malgré ma visibilité atténuée et mon art du silence, bon sang, mais c’est bien sûr : il me sent. Ça n’était pas dans la leçon sur les manticores, ça, si ? Je sais plus ; j’invoque Rôn Pula-inhk, et je lâche un gaz masquant qui me dissimule au flair de mon ennemi. Mais je suis définitivement repérée, et le monstre jette vers moi les rochers qu’il saisit à ses pieds. Alors je me lance comme à l’entraînement : pirouette latérale, réception en position, genou en terre, je vise, je tire, touché ! Yeah ! Une fumée bleue s’élève de la cuisse de la créature !  Elle hurle, pointe sa queue dans ma direction, ses dards sifflent et filent comme des hirondelles, quelques-uns se fichent dans le liège de mon armure, et je sens le poison qui s’attaque à mes protections magiques… Vite : je craque un Lumineux pour l’aveugler, je lâche encore deux flèches de Foudre, qui font deux fois mouche, encore ! Ça grésille et une odeur de chairs brûlées sature la grotte ; salement blessé, le monstre lâche sa massue et s’enfuit par un trou. Je me précipite à sa suite, facile : des gerbes d’étincelles m’indiquent le chemin.

                             Finalement, ce n’est pas si terrible que ça, un Manticore.

                                                                 V

                            Il est à moi. Il est là, à quelques pas. Je le tiens. Affalé sur le sol, acculé à une paroi, cette… chose, estropiée, gémit doucement… Elle m’implore et déplie vers moi ses deux horribles paumes en signe de soumission.

                           - Tu ne vas plus souffrir longtemps, Monstre, dis-en tendant la corde de mon arc… quand soudain un bruit formidable  me fait me retourner : un autre Manticore ! Un Manticore encore plus gros ! Il rugit un cri effroyable:

                            - C’est TOI qui embête mon petit frère ?

     

 

                                                          Profil et Publications

    Sébastien Cliville naît en 1971 d’une famille militante. A huit ans il dit vouloir devenir romancier, depuis il y travaille. Suite à l’obtention miraculeuse du bac, il s’installe à Elbeuf, il exerce mille petits jobs tout en continuant des études de philo. Il sillonne l’Europe, l’Afrique, et, après avoir été dévoré par une vache enragée, monte à la capitale ; il voyage en tant qu’objecteur de conscience puis comme spécialiste au sein     d’associations d’entraide internationale. Il se prend pour le meilleur, mais il est mis au rebus après un accident de la route inouï ; ayant acquis un ordinateur, il met ses brouillons au propre. Il a trois chats et retourne vivre à la campagne. Ses écrits, qui se veulent inspirés de l'optimisme ancien, célèbrent l’amitié et les bonheurs simples.

    Cracher dans le gazpacho Commentaires andalous et septembraux sur quelques caractères inhumains de l’humanité

    Sébastien Clivillé > Journal / Carnet (Non Fiction)

    Sur les routes de l’Andalousie millénaire, un prolétaire velléitaire et sa mie fuient désespérément la fatuité qui les menace de toutes parts. Ce qui devaient être de paisibles congés payés se transforment en une terrible lutte existentielle où les  narrateurs bataillent pied à pied pour repousser les assauts de l’envahisseur et préserver leur intégrité. C’est le moment de choisir son camp et de faire le point : abdication, résistance, savoir ou superstition ?

    Dans ces pamphlets, égrenés d’étapes en étapes, l’auteur s’emporte contre la gangrène qui ravage aussi le pays de ses ancêtres. Il est temps de réagir. Mais que peuvent deux anonymes, soudain aware, pour alerter leurs contemporains ? Lancer des SOS dans des bouteilles ? Faire des moulinets avec les bras ? Siffler avec les doigts dans la bouche ?

    Un palpitant essai aller-retour depuis la Normandie verdoyante jusqu’au point le plus sec de l’Europe .

     

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    Sébastien Cliville > Correspondances (Fiction)

    Isolés parmi les Autres, nous existons peu. Leurs Mondes nous sont aussi clos que le nôtre leur reste inaccessible. Je pense, j’existe, mais l’Autre ? Le sait-il seulement ? Seule l’amitié permet de se sentir existant face à l’autre. Mais les peines de nos amis nous restent extérieures, même si nos mots savent les distraire. Marco, employé, plumitif, et Jenny, initiée, ébranlée, se rencontrent sur le web, mais jamais dans la vie… Ils aiment lire, écrire, ils s’agitent, échangent leurs œuvres.

    Dans le magma incohérent du web, une amitié se noue, du plus banal au plus intime.

    Privés de tous les signes non-verbaux, ils en sont réduits à l'écrit pour délier leurs cœurs. Obligés de ne pas se serrer dans les bras, de ne pas se sourire… Alors ? L’amitié sur Internet peut-elle rester virtuelle ? Est-elle vouée à la réalité pour survivre ? Deux anonymes donnent une réponse possible, refont le monde et puis s’en vont. L’amitié épistolaire remise au goût du web.

     

    Immortels

    Sébastien Clivillé > Nouvelle(s)

    On a beaucoup phrasé au sujet de l’immortalité ; globalement, il en ressort trois théories que j’ai synthétisées en trois courtes nouvelles.

    1) Dieu est mort, et tous les hommes seront emportés dans les flammes éternelles, même les bons cons qui    n’ont rien demandé à personne.

    2) Les hommes sont mortels, exceptés les plus favorisés. Quand la métempsycose tourne mal et que le cercle devient vicieux.  

    3) Il n’y a pas que les vivants dans la vie: le minéral reste immuable et permanent. Donc, si l’on introduit les acquis du vivant dans la matière inerte, il faut être pointu parce que c’est compliqué, les technologies modernes.

 

Vous trouverez l'ensemble de ces publications sur http://www.manuscrit.com/index.asp

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